Sitwell 1929

Osbert Sitwell. L'homme qui se perdit lui-même. 1929

Osbert Sitwell (1892-1969), issu d’une célèbre famille de poètes, a publié « The Man Who Lost Himself » en 1929, traduit de l’anglais par la Baronne du Bourdieu à la librairie Gallimard sous le titre « L’homme qui se perdit lui-même ». On le relit dans une vieille édition datant de 1933, et cette recension est complètement inutile puisque cet ouvrage, qu’on pourrait classer un peu trop rapidement, on le verra, sur l’étagère des désuets et oubliés, est devenu presque introuvable.

Néanmoins, dans le monde de sonneur, on aime ce livre qu’on relit ici une deuxième fois.

Dans une curieuse courte préface, Sitwell indique qu’il a tenté d’écrire ce qu’il nomme un Roman d’Action Raisonnée (les majuscules sont de lui) : un livre essayant d’équilibrer les mouvements de l’action et les aventures de l’esprit. On verra qu’il ne tiendra pas vraiment sa promesse, mais nous offrira un texte stylé plein de surprises.

« Avec les années qui passent, le fonds de la pensée qui s’enrichit sans cesse devient d’un intérêt toujours plus grand. La solution de plus d’un fait, qui, à l’époque, constituait un mystère, est révélée dans la lumière des événements qui l’ont précédé ou suivi. Ainsi, les personnes âgées ne vivent pas tant parmi leurs souvenirs que parmi les liens imprévus qui existent entre eux. Les différents fils – qu’ils soient un événement ou l’action d’une personne desquels la mémoire se compose, forment une tapisserie, font apparaître un dessin qui n’était pas visible durant les premières années : un dessin qui – et ceci pour les vieillards est vraiment tragique – ne peut jamais être vu complètement achevé en l’espace d’une vie, mais doit toujours être abandonné avec les fils pendants et brisés. »

Le narrateur se propose de nous éclairer sur les circonstances de la mort de Tristan Orlander, et il ose poser les bases de son récit en évoquant Proust et Flaubert, pas moins. Edgar Allan Poe et les frères Goncourt sont aussi présents dans ces quelques pages qui évoquent la mort des écrivains : cela parce que Tristan Orlander, le personnage principal du livre, est un auteur célèbre.

Le narrateur fait le portrait de son ami Tristan en homme précocement doué et original, intelligent et superstitieux, artiste et capable de visions et de présages : des amis qui font leur éducation autour du collège d’Eton et du château de Windsor.

Tristan échappe à la Première Guerre mondiale, c’est l’occasion pour l’auteur d’esquisser une critique d’un système qui envoie la jeunesse se faire massacrer. Tristan a vingt ans, distingué, sujet à des sautes d’humeur et doué dans l’art de la conversation, doté d’une voix qui, sans jamais élever le ton, impose le silence.

Sitwell déploie, dans un style classique et soigné, une littérature d’analyse psychologique et sociologique raffinée et détaillée, pleine d’audaces narratives, précisant les fragilités et contradictions de son personnage. On sait ainsi par avance que l’amour de Tristan pour Ursula Trypton sera l’occasion d’une crise et d’une défaite.

On comprend à la lecture qu’on est bien là dans ce qui se fait de mieux dans un genre qui, lorsqu’il sera galvaudé, donnera ce qui se fait de moins intéressant dans la romance éternellement remise en vogue à chaque époque. Mais Sitwell a du style, et ce qu’il réalise est d’abord un acte de langage, c’est-à-dire ce qu’on attend d’une littérature digne de ce nom quand celle-ci se voue à montrer comment les êtres sont esclaves de leurs sentiments et des mots qui servent à les nommer.

Pour soigner sa dépression, Tristan part en Espagne accompagné par le narrateur, c’est bien pratique. Le voyage se fait d’abord en bateau vers Gibraltar, un navire peuplé d’une faune ethnologiquement intéressante dont on croisera à nouveau des spécimens dans le printemps andalou.

Sitwell pose donc sinueusement le décor, on en apprécie les désuètes circonvolutions :

« Les matins, de bonne heure, quand les rayons rosés se posent, légers comme des plumes le long des rues et quand, très haut dans l’atmosphère, dominant les cris rauques des conducteurs et des marchands, de mille beffrois de briques ajourés des cloches innombrables font entendre le fracas de leur musique fêlée mais rythmée, effarouchant par leurs vibrations les cigognes placides aux ailes blanches qui nichent au-dessous d’elles et enfin, les innombrables arbres de Judée, dont la floraison est une vibrante écume rose, qui, durant ces semaines, submerge la cité comme une mer, tandis qu’elle emprunte au ciel toutes les variations de l’espace et de la profondeur, lui dérobe tous les tons, toutes les nuances de bleus existants, le rend si lointain qu’il contient en lui-même toute l’éternité, ou, si proche, qu’il semble s’accrocher aux branches garnies de plumes et se faire la robe ou le manteau même de Séville. »

La suite de l’histoire est à Grenade, dont l’auteur nous dévoile les beautés et dans laquelle nos deux larrons font des rencontres parfois étranges. Sitwell détaille les événements psychologiques aussi bien que géographiques, car espace psychique et extérieur sont ici étroitement imbriqués. On note le regard caustique que pose l’auteur sur ce qu’il nomme « l’âge de la parodie », c’est-à-dire l’uniformisation des lieux européens du voyage, ainsi que la standardisation de la faune occidentale qui se retrouvait dans ces hauts lieux touristiques. Le contraste est donc grand entre la description des ruelles de l’Alhambra et celle de l’intérieur du Boabdil Palace Hôtel, le passage d’une scène à l’autre se faisant dans une grande porte à tourniquet, comme dans un raccord de cinéma ; c’est l’opposition entre la beauté authentique et la vulgarité de l’ersatz.

Avant que le narrateur reparte pour l’Angleterre et ne laisse seul Tristan à Grenade, se dessine une autre opposition entre le haut et le bas, entre le salon anglais et le monde des gitans et celui du couvent dans la vallée. La conversation mondaine sur la littérature qui vient ensuite ne peut apparaître que ridicule dans ce contexte. La subtilité apparente d’une discussion de haute tenue s’effondre vite devant les teintes racistes et colonialistes de discours portés par la volonté de domination.

« Ceux qui n’éprouvent rien ne voient rien », nous dit Tristan lorsqu’il raconte des petits événements saisissants qui lui sont arrivés, et qui témoignent des liens particuliers à la réalité de sa perception du monde. D’autre part, tout au long du récit, résonne de temps en temps un refrain sordide, la voix élevée et dénonciatrice d’une femme rencontrée dans une rue au début du séjour à Grenade, une femme française à moitié folle errant avec son enfant.

Une visite nocturne et clandestine de l’Alhambra peut ainsi se lire comme la métaphore d’une exploration du monde intérieur du personnage principal : on l’a compris, Sitwell privilégie l’analyse psychologique dans son roman. En cela, il ne respecte pas vraiment l’équilibre qu’il avait promis dans le prologue, mais il déploie un récit peu banal, dans des modes narratifs audacieux pour l’époque. Cela exclut de le ranger dans la catégorie des désuets et oblige à inviter les éditeurs à se pencher à nouveau sur le cas Sitwell, qui mériterait peut-être retraduction et réédition.

GRENADE. ÉmileMartin123, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons