Mengstraße N°4

Thomas Mann. Les Buddenbrook. Déclin d’une famille. Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay. Gallimard 2026

La façade blanche de Mengstrasse N°4, devanture de la maison ayant abrité la famille de Thomas Mann puis celle des Buddenbrook à Lübeck, n’a-t-elle masqué que des illusions ?

Trois générations de Buddenbrook sont au salon, souriant devant les réparties de la plus jeune, Antonie, âgée de huit ans.  Les prises de parole des uns et des autres sont l’occasion de décrire les personnages et leur environnement ; la scène est plutôt théâtrale. L’arrivée du poète municipal est une première occasion pour l’auteur de déployer son ironie ; l’entrée des deux jeunes garçons met un peu d’animation, avant que d’autres invités arrivent.

En deux courts chapitres, Thomas Mann met en scène de manière efficace et plaisante une bonne partie de la société de Lübeck et, dès le troisième, une conversation pose le thème des difficultés à venir concernant la gestion de l’héritage familial. L’auteur va droit au but dans un style qui fait de ce roman le plus facile à lire parmi ses grandes œuvres, même s’il prend le temps de décrire la vie bourgeoise et d’en appeler à l’histoire. Les premiers chapitres sont un peu comme une ouverture d’opéra : ils résument ou annoncent ce qui va suivre.

Mengstrasse N°4 - Août 2026
Photo (c) sonneur
Mengstrasse N°4 – Août 2026

Le langage trahit les apparences : ces bourgeois, lorsqu’ils se laissent aller à leurs émotions ou boivent un peu trop, ont vite fait d’employer des expressions moins châtiées ; leurs admirations envers Napoléon laissent vite place au soutien des politiques libérales qui flattent leurs intérêts, et les toasts de fin de repas, agrémentés par l’intervention du poète local, ont vite fait de révéler les ridicules des uns et des autres. Symboliquement, pendant que toute cette société distinguée discute, la nature reprend ses droits dans un grand jardin appartenant aux Buddenbrook et laissé en déshérence.

En 1838, le consul Johann Buddenbrook note dans un cahier la naissance de Clara. Il accompagne son écrit de considérations religieuses et sur l’histoire de la famille, collectée consciencieusement dans ce livret. Antonie fait ses débuts d’aristocrate délurée, accompagnée par l’ironie de Thomas Mann, qui ne manque pas de décrire les hiérarchies et hypocrisies sociales, les relations basées sur l’intérêt économique.

C’est après la mort du vieux Johann que Thomas son petit-fils, le fils aîné du consul, fait ses premiers pas dans l’entreprise familiale, alors que son père fait les comptes des pertes financières de la famille après la disparition du grand-père.

Le fils Christian et la fille Tony (Antonie) ne suivent pas la  « bonne pente » : dans cet environnement, la réussite est étroitement liée au respect des normes sociales, elles-mêmes strictement inféodées aux normes religieuses. Les Buddenbrook n’ont que quelques mètres à parcourir depuis chez eux pour accéder à la porte latérale de l’église Sainte-Marie, et les grandes maisons de commerce de la Mengstrasse forment comme un village autour du lieu de culte.

Thomas Mann est capable de commencer d’écrire un portrait de famille, par exemple autour d’un café dans le jardin, débutant de manière convenue mais se terminant par une précision inattendue dont l’ironie vient détruire avec jubilation tout ce qui précède. Ses descriptions de personnes ou de comportements peuvent prendre un tour désopilant grâce à sa malice d’auteur ou à celle d’Antonie, son personnage au regard souvent caustique. Pourtant, on le verra, l’aspect frondeur de Tony ne résistera pas aux pressions de son milieu familial pour qu’elle fasse un mariage de raison, basé sur les intérêts économiques et les exigences de son statut social. L’ironie de Mann accentue donc la cruauté des contraintes étroites de cet environnement protégé, et l’on observe que dans leurs discours balisés par les conventions, ces grands bourgeois ne sont pas exempts de vulgarité.

Le roman, n’épargnant personne mais conservant du respect pour ses personnages, décrit un milieu social privilégié, corseté par diverses conventions et se croyant protégé. Il nous parle d’amour, d’aspirations individuelles contrariées, de lutte entre volontés personnelles et contraintes sociales, entre expression du désir et son impossible réalisation, entre le destin et l’histoire, et dépasse ainsi la simple description d’un microcosme.

Thomas Mann y déploie un style plein d’esprit de sérieux, mais agrémenté d’un humour parfois désopilant, ou d’une ironie pouvant être cruelle. Il fait œuvre de critique de son propre milieu social sans pour autant se mettre en position de surplomb, grâce à ses précisions d’écriture qui lui permettent de mettre dans la bouche de ses différents personnages différents types de discours qui s’entrechoquent, dessinant ainsi les contradictions et impasses d’une époque.

La description des oppositions entre les contraintes sociales (domination économique, masculine ; exigences religieuses, familiales) et les aspirations individuelles (désirs, révolte, liberté), grâce à l’art de l’écrivain au fil de chapitres virtuoses, devient ainsi leçon pour toutes les époques, y compris celle de la lecture.

Les deux personnages principaux, Thomas Buddenbrook et sa sœur Antonie, sont présentés au début comme un prince d’exception et une princesse rebelle et dynamique, c’est-à-dire comme des archétypes d’une manière romanesque déjà dépassée à l’époque où Mann écrit son ouvrage. Thomas finira épuisé sur un trottoir de Lübeck, sa sœur en bourgeoise décatie après deux mariages ratés : c’est que Thomas Mann, décrivant le déclin d’une famille, déploie aussi un art nouveau mettant en scène le déclin de l’ancienne forme romanesque.

De nos jours, la devanture de la maison des Buddenbrook, de la maison de la famille Mann devrait-on dire, donnant sur Mengstrasse à Lübeck, n’est plus qu’une façade donnant sur du vide, le musée étant en travaux pour plusieurs années. On peut traverser la petite place pavée et boisée qui mène à la porte latérale de la Marienkirche, et les maisons en enfilade de Mengstrasse forment toujours comme un petit village autour de l’église. Des façades qui ont abrité bien des illusions perdues.

Thomas Mann est depuis longtemps enterré au sud de Zurich, non loin de James Joyce dont la tombe est au nord-est de la ville.
« Le silence, l’exil et la ruse » pour tous les deux.

Thomas Mann. Les Buddenbrook. Déclin d’une famille. Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay. Gallimard 2026

Mengstrasse, Lübeck - Août 2026 - La Marienkirche à droite, la façade blanche du N°4 au fond entre les arbres.
Photo (c) sonneur
Mengstrasse, Lübeck – Août 2026 – La Marienkirche à droite, la façade blanche du N°4 au fond entre les arbres.
Un été avec James Joyce, Thomas Mann et Friedrich Hölderlin. En Occitanie, à Lübeck et dans la vallée du Neckar.