Christine notre héroïne


Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. 1401-1402

« Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose » de Christine de Pizan (1364-1440) rend compte de la première querelle de l’histoire littéraire française (1401-1402) : c’est un ouvrage fabuleux, constitué seulement de quelques lettres, rassemblées par celle qu’on peut considérer comme la première femme de lettres et intellectuelle en langue française, sur un sujet extrêmement audacieux à l’époque : la défense de la dignité des femmes.

Dans cette édition savante, ces lettres n’occupent qu’une soixantaine de pages parmi les 375 qui constituent l’ouvrage qui contient notamment une étonnante analyse linguistique et un appareil critique complet. Rédigées dans une langue française non encore stabilisée (le moyen français), elles sont adressées à quelques figures savantes de l’époque : à la reine de France Isabelle de Bavière, à l’homme de lettres Guillaume de Tignonville, à l’humaniste Gontier Col secrétaire du roi, à l’humaniste et écrivain Jean de Montreuil. La querelle, d’abord destinée à rester privée, verra ensuite le chancelier de l’université de Paris Jean Gerson soutenir Christine de Pizan.
Christine, qui écrira quatre ans plus tard La Cité des Dames, est agacée par la manière dont les femmes sont traitées dans la littérature, et notamment dans la deuxième partie du Roman de la Rose rédigée par Jean de Meung (1240-1305), dont elle dénonce la misogynie et l’indignité de l’obscénité. Il fallait du courage pour s’attaquer ainsi à ce qui était déjà un monument de la littérature à ce moment-là.

Christine (notre héroïne on l’aura compris) ne lâche rien et s’attaque à un impensé de son époque, le terme misogynie n’existant pas au début du XVe siècle. Mettant en évidence l’oppression des femmes, elle devra subir la condescendance et le mépris masculin de ses adversaires, qui dénoncent sa prétendue arrogance et sont incapables de la considérer autrement que selon les canons de l’époque, c’est-à-dire une femme forcément irrationnelle et irréfléchie. On relève que l’introduction de cette édition Garnier 2016 par Andrea Valentini fait à ce sujet une référence à une autre héroïne de la littérature, Virginia Woolf (p. 128) ainsi qu’à Donna Haraway et son manifeste cyborg : un bal des héroïnes…

Christine qui se présente à Isabelle de Bavière comme :  « moy, simple et ignorant entre les femmes » affirme néanmoins  « soutenir par deffences véritables… l’honneur et [la] louange des femmes » : son humilité ne l’empêche pas d’imposer audacieusement ses idées. Elle ose donc dire que Le Roman de la Rose de Jean de Meun ne mérite pas les louanges qui lui sont attribués, et trouve même cette œuvre  « oyseuse », c’est-à-dire futile et vaine. Même si elle concède quelques beautés formelles à l’œuvre de Jean de Meun, elle n’en dénonce pas moins la honte de ses propos misogynes et de ses atteintes à la dignité des femmes, ainsi que l’égoïsme masculin dont elle choisit l’exemple : « en la guerre amoureuse vaut mieux décevoir que deceus estre » ; admettant l’art de l’écrivain, elle invite néanmoins à fuir « les malices couvertes soulz ombre de bien et de vertu ».
Elle répond avec force à l’insultant et suffisant Gontier Col par une épître pleine d’ironie, le renvoyant à son arrogance et sa condescendance vulgaires, préférant argumenter avec intelligence. Elle ne lâche rien et répond point par point à la pédanterie, finissant, peut-être involontairement, par ridiculiser son interlocuteur. Elle l’assomme même en l’invitant à décrire l’enfer et le paradis plutôt que de tenter de parler de théologie, en citant Dante « en lengue florentine souverainement dicté… [au] propos mieux fondé… cent fois mieux composé » que le texte de Jean de Meun.
Évidemment, le moyen français, cela n’est pas facile à lire de nos jours pour les non-spécialistes : mais ces textes courts valent grandement l’effort qu’ils demandent et, on l’a dit, ils sont bien entourés par un appareil critique complet dans cette édition.

À la charnière du XIVe et du XVe siècle, une femme courageuse et intelligente, pourtant accablée par le sort, s’est donné les moyens de devenir une autrice et intellectuelle dénonçant l’hubris millénaire de la domination masculine en développant une œuvre réflexive et poétique apportant des fondations solides à une langue française encore fragile à ce moment-là : notre héroïne, vous dis-je…

Christine de Pizan. Le Livre des epistres du debat sus le Rommant de la Rose. Édition d’Andrea Valentini. Classiques Jaunes, Lettres médiévales. Garnier Flammarion 2016

Christine de Pisan offrant ses Épîtres du Débat sur le Roman de la Rose à la reine de France Isabeau de Bavière. British Library, Public domain, via Wikimedia Commons