Partie II
Épisode 10

Il est bientôt 15 heures, nos amis Leopold, Stephen et consorts sont sortis de la Bibliothèque nationale. Le chapitre qui débute est qualifié de labyrinthique par la critique savante, le jeu est donc de ne pas trop s’y perdre (on s’y perdra de toute façon) et de trouver la sortie. L’épisode nous place au cœur de la vie quotidienne dublinoise en multipliant les personnages et les situations dans de courts fragments qui se mélangent.
Le père Conmee sort de son presbytère : il a une pensée pour Paddy Dignam enterré ce matin, une autre pour les morts et blessés à la guerre, et ne peut satisfaire un mendiant qu’il croise car ses poches sont vides ; il discute avec trois écoliers, continue sa marche du côté de Mountjoy Square : on n’est pas très loin à l’est d’Eccles Street, la demeure de Leopold Bloom. Le père Conmee continue sa petite odyssée, ce qui nous vaut une autre description vivante des rues de Dublin et de leur activité, agrémentée de multiples rencontres et des pensées de l’homme d’Église qui portent sur ce qu’il voit mais aussi sur les confessions qu’on a pu lui faire.
Corny Kelleher aperçoit le père Conmee en train de monter dans le tram. Il dit deux mots à l’agent de police qui passe par là, celui-ci lui parle d’une personne spéciale qu’il a vue hier (« cette espèce de particulier » indique la traduction de La Pléiade)… Kelleher est l’employé des pompes funèbres, en train de remplir un registre, qui a été salué par le père Conmee dans les paragraphes précédents.
Un marin unijambiste remonte Eccles Street, croise les sœurs Dedalus et J.J. O’Molloy. Il fait la manche, aperçoit à travers une fenêtre une femme en train de s’habiller. Ce marin est le mendiant qui a croisé le père Conmee au début du chapitre.
Katey et Boody, les deux sœurs Dedalus croisées dans Eccles Street au paragraphe précédent, se désolent de n’avoir pu vendre des livres : elles sont affamées, ça n’est pas la première fois que l’on entend parler de la misère de la famille Dedalus dans le roman. Un papier flottant passe tout près sur la Liffey, qui est comme un rappel du prospectus jeté depuis le pont O’Connell par Bloom dans l’épisode 4.
On retrouve ensuite Boylan chez la marchande de fruits, fleurs et légumes qui l’émoustille : il fait livrer un panier à une adresse qui n’est pas indiquée dans le texte : pour Molly, dont il est l’amant, et qu’il doit retrouver plus tard ?
Stephen est en conversation avec Artifoni, en langue italienne. Lorsque celui-ci s’éloigne, il croise des musiciens en kilt : peut-être des sonneurs de cornemuse… « Une débâcle de musiciens en kilt » dans la traduction Gribinski, « La cohue des jupons-courts aux genoux nus » dans la traduction Morel-Larbaud.
Miss Dunne est en train de lire La Femme en blanc de Wilkie Collins ; elle s’ennuie. Elle voit passer les hommes-sandwiches qu’on a déjà aperçus avec Boylan dans une séquence précédente : celui-ci lui téléphone, il est son patron. Elle se demande quelle est la nature des relations de Boylan avec Marion (Molly) et informe Boylan d’un rendez-vous avec Lenehan à quatre heures à l’Ormond Hôtel, une précision dont il faudra se souvenir pour plus tard.
On se retrouve ensuite dans la Chambre historique du conseil à Saint Mary’s Abbey que fait visiter Ned Lambert, « L’endroit le plus historique de tout Dublin », le lieu où à l’origine se trouvait le premier temple juif. Ned Lambert sort de l’Abbaye en compagnie de l’avocat J. J. O’Molloy, il est enrhumé. Il lui raconte une blague en se dirigeant vers Mary’s Abbey Street.
On traverse la Liffey pour se retrouver rive droite avec Lenehan et quelques amis, qui retraversent vers la rive gauche sur le pont métallique : ils finissent par parler de Leopold et Molly Bloom et Lenehan conclut : « Tout ce qu’il y a de sérieux : Bloom, c’est un homme curieux de tout, un homme de culture. Ce n’est pas un type vulgaire, vous savez. Plutôt un genre d’artiste. Ce vieux Bloom. »
Non, ce n’est pas un type vulgaire, ce Leopold Bloom, qu’on retrouve dans une boutique, consultant des livres plus ou moins érotiques : il veut en choisir un pour Molly. Cela donne l’occasion à Joyce de nous offrir des fragments parodiques de ce type de littérature. Leopold finit par choisir le titre Douceurs du péché. Joyce, lui, a offert à Nora un livre de Sacher-Masoch…
Dilly Dedalus, fille de Simon Dedalus et sœur de Stephen, est au centre du fragment suivant : non loin de la salle des ventes Dillon, alors qu’une course cycliste passe tout près, elle rencontre son père à qui elle réussit à soutirer deux shillings bien que celui-ci lui ait réservé un mauvais accueil.
On rencontre ensuite un certain M. Kernan, satisfait d’avoir embobiné Robertson pour une commande d’on ne sait quoi. Il croise Simon Dedalus saluant le père Cowley. Il se retrouve à Watling Street, non loin de la brasserie Guinness, se dirigeant vers la Liffey.
Sacré Joyce qui, à propos de deux femmes qui passent dans la rue, nous précise que l’une d’elles transporte onze coquillages dans son sac. Stephen s’arrête à la devanture d’un bouquiniste de Bedford Row. Il rencontre sa sœur Dilly qui, avec l’argent qu’elle a taxé à son père, a acheté un livre, Le Français pour débutants. Stephen s’inquiète de la misère de sa sœur ; il lui dit de ne pas montrer son livre à sa mère qui pourrait le revendre, comme elle l’a fait avec les livres de Stephen. Cela fait écho à l’un des fragments précédents. Encore une fois, Joyce nous récompense avec son art subtil de la description, une prose poétique nous transportant au cœur de Dublin : avec lui, on devient gens de Dublin.
Nouvel écho : à nouveau le père Cowley rencontrant Simon Dedalus. Cowley est pisté par des usuriers et il compte sur Ben Dollard, qui arrive, pour l’aider. Passe à nouveau dans la rue, on l’avait déjà croisé précédemment, Cashel Boyle O’Connor Fitzmaurice Tisdall Farrel, celui qui a un nom à coucher dehors. On note encore l’intérêt de Joyce à nous décrire la misère dans laquelle se trouve bon nombre de ses personnages, misère qui a été aussi la sienne à différents moments de sa vie.
On entend parler du fils de Paddy Dignam, lui aussi croisé furtivement quelques lignes plus tôt : il vient de trouver un emploi par l’intermédiaire de Martin Cunningham, l’un des amis de Leopold qui l’avait accompagné en calèche à l’enterrement de Dignam quelques heures plus tôt.
Au bar, Bloom aperçoit le frère de Parnell qu’on a croisé dans le fragment précédent et quelques pages plus haut. Leopold a retrouvé Haines et Mulligan, les colocataires de Stephen dont on a fait la connaissance au tout début du roman, qui évoquent les discours de Stephen sur Shakespeare. Le texte fait à nouveau allusion au prospectus jeté par Bloom depuis le pont O’Connell dans la Liffey : transporté par le courant, le bout de papier froissé arrive vers l’est, se rapprochant du port de Dublin et de l’embouchure de la Liffey.
La démarche erratique générale est sans doute symbolisée par celle de Cashel Boyle O’Connor Fitzmaurice Tisdall Farrell, qui bouscule un aveugle dans Clare Street : l’anecdote nous ramène non loin de Trinity College.
On avait croisé, quelques pages plus haut, Patrick Aloysius Dignam, fils de feu Paddy Dignam, transportant une livre et demie de côtes de porc. Le revoilà avec son paquet de viande dans Nassau Street, il repense à l’enterrement de son père.
L’épisode se termine avec des personnages de la haute société, la famille du comte Dudley, qui parcourt un trajet dans les rues de Dublin, et croise ainsi bon nombre des personnages qu’on a pu apercevoir dans ce chapitre, comme si ce cheminement final en était un résumé.
On l’aura compris, le labyrinthe n’est pas seulement dans le parcours des personnages dans Dublin, mais aussi dans l’entrecroisement permanent de leurs apparitions dans les différents moments de la narration, un procédé porté à sa plus grande densité dans cet épisode et que l’on retrouve tout au long du roman.
Épisode 11
Le texte commence par se faire imitatif des sons produits par le cortège passant non loin du bar de l’hôtel Ormond, dans lequel se trouvent nos héros, une vraie symphonie langagière en forme d’ouverture annonçant ce qui va suivre. Il est seize heures. Les deux serveuses semblent se moquer de Bloom alors que celui-ci est parti. Simon Dedalus fait son entrée, ainsi que Lenehan.
Bloom traverse l’Essex Bridge (Grattan Bridge de nos jours), il pense qu’il voudrait écrire à sa correspondante Martha dont il a reçu une lettre ce matin, mais songe aussi à Molly.
Dedalus père et Lenehan entament une conversation à la gloire de Dedalus fils. Bloom et Boylan apparaissent dans le bar, ce dernier venant honorer ainsi le rendez-vous pris au milieu du chapitre précédent. Il est seize heures et Boylan va partir : c’est un moment charnière du roman car on a fini par comprendre que Boylan a rendez-vous avec Molly, chez elle, ce que sait Leopold. Cela n’empêche pas Bloom d’apprécier une nourriture solide faite d’abats et d’écrasé de pommes de terre : « Tables propres, fleurs, serviettes pliées façon mîtres », avec le père Cowley au piano et Ben Dollard au chant.
D’une manière assez dure et douloureuse pour le personnage de Bloom, l’épisode est marqué temporellement par de courtes phrases se répétant régulièrement, qui viennent marquer le temps de la progression de Boylan vers Molly, vers Eccles Street. On ne comprend pas encore l’attitude de Leopold : confiance ou résignation ? Mais lorsqu’il pense à Molly, c’est d’une manière bienveillante et amoureuse.
Quoi qu’il en soit, il sait se rasséréner avec ses nourritures préférées et la compagnie chantante de ses amis. Une fois sorti du bar, à la fin de l’épisode, il se préoccupe des manifestations de ses intestins et ajoute du vent au vent.
Épisode 12
« L’Irlande sobre, c’est l’Irlande libre. » ⸮
Il est 17 heures, l’heure de se retrouver au pub de Barney Kiernan, non loin de St Mary’s Abbey visitée dans l’épisode précédent, et tout près du tribunal. La langue de Joyce se déploie encore en nous réservant des surprises et de nouvelles énigmes de lecture : il est vrai que ce chapitre est celui d’une beuverie et de propos partant dans tous les sens de la part de crétins buveurs pas très fins, qui profèrent des insanités antisémites notamment.
Curieusement viennent rapidement s’intercaler des annonces judiciaires en lien avec les propos des piliers de bar (le tribunal est tout près), annonces dont la rigueur contraste avec la discussion imbibée. Mais ça n’est pas tout : le narrateur de cet épisode, le collecteur de dettes, insère des paragraphes de facture classique qui semblent évoquer des moments de l’histoire traditionnelle et mythique de l’Irlande. Il est donc déconseillé de boire un coup de trop avant de lire ce chapitre. On a même droit à une liste étonnante des « nombreux héros et héroïnes irlandais de l’Antiquité », une liste fantaisiste car si on y repère bien Cúchulainn et saint Brendan, on y trouve aussi Dante Alighieri, Christophe Colomb, Charlemagne, le dernier des Mohicans, etc. Cette liste, c’est peut-être le côté rabelaisien du chapitre…
Bloom se lance dans une explication rationnelle et scientifique de l’érection des pendus, mais cela ne fait qu’augmenter l’animosité à son égard : la rationalité, ça n’est pas la tasse de thé des abrutis assoiffés, ce qui n’empêche pas Joyce de nous gratifier de morceaux de prose grandioses. L’orage gronde, et l’apparition d’un mot-valise à rallonge (Nationalgymnasiummuseumsanatoriumandsuspensoriumsordinaryprivatdocentgeneralhistoryspecialprofessordoc) fait penser aux coups de tonnerre de Finnegans Wake.
« La force, la haine, l’histoire, tout ça. Ce n’est pas une vie pour des hommes et des femmes, les insultes et la haine. Tout le monde sait que la vraie vie, c’est tout le contraire. », une belle phrase de Bloom qui ne l’empêchera pas de devoir fuir précipitamment cette nef des abrutis, une fuite qui donnera deux pages fabuleuses, à la mesure de l’hubris littéraire de Joyce, avec tremblement de terre, cyclone et montée au ciel de saint Bloom : on arrête de boire.


