
En plein hiver, le jour de l’Épiphanie, les tantes Kate et Julia reçoivent chez elles des amis et des membres de leur famille. On est à Dublin au bord de la Liffey, au début du XXe siècle ; Joyce a écrit cette nouvelle, la dernière du livre Gens de Dublin, aux sources éminemment autobiographiques, en 1907 à Trieste.
Il neige, le neveu Gabriel Conroy et sa femme Gretta arrivent en retard à la réception. Au vestiaire, Gabriel est décontenancé par une remarque amère de la jeune fille qui l’accueille, à propos du mariage. Il est soucieux car il hésite sur le discours qu’il doit prononcer. Gretta et Gabriel ont laissé leurs enfants à la garde de Bessie et doivent rester à l’hôtel ce soir.
On fait rapidement connaissance avec divers personnages occupés à danser la valse ou le quadrille.
Gabriel est chargé d’accueillir Freddy Malins afin de vérifier que celui-ci n’est pas trop alcoolisé à son arrivée. Il écoute ensuite distraitement Mary Jane jouant du piano : son esprit rêveur l’emmène à repenser à sa mère avec ressentiment, vite oublié alors qu’il doit se lancer dans le Quadrille des Lanciers. Il y croise Miss Ivors, une amie universitaire comme lui, qui semble lui reprocher d’écrire des chroniques littéraires dans un journal conservateur : la conversation continue à propos de la langue irlandaise et Gabriel finit par lâcher qu’il en a par-dessus la tête de son pays… Il se réfugie donc dans un coin de la salle, songeant qu’il serait mieux à se promener dehors sous la neige plutôt que d’avoir à prononcer un discours. Se dessine ainsi progressivement le portrait d’un homme instruit, fragile, sensible, attentif aux autres et peu sûr de lui, plus à l’aise à découper l’oie et à servir au bout d’une table remplie de victuailles.
Joyce, avec une grande maîtrise narrative, met en place un tableau gentiment désuet et mélancolique, décrivant une assemblée rassérénante, pleine d’humanité bienveillante et de personnages attachants.
La conversation sur l’opéra lui permet d’évoquer des souvenirs dublinois et le mouvement du passage du temps, et le discours réussi de Gabriel Conroy fait l’éloge de l’hospitalité irlandaise, ainsi que, avec des couleurs passéistes, l’éloge des anciens illustres et renommés, sans oublier la tristesse inhérente à l’évocation du passé.
Mais le moment du départ est arrivé, les fiacres arrivent à la porte, sous la neige. Gabriel est dans le vestibule, Gretta est encore en haut, se faisant attendre. C’est alors que Joyce déploie un moment épiphanique central dans le récit qu’on vous laissera découvrir, moment à partir duquel Gretta deviendra le personnage le plus important. On entend Bartell D’Arcy chanter La Fille d’Aughrim, Gabriel observe le trouble éprouvé par sa femme, ce qui l’émeut profondément. Celle-ci, lorsqu’ils seront arrivés dans leur chambre d’hôtel, lui expliquera les raisons de sa tristesse éprouvée à l’audition de la chanson, un récit douloureux qui amènera Gabriel à réévaluer et à approfondir ses ressentis éprouvés en cette fin de nuit.
À chaque lecture de cette nouvelle, on ne peut s’empêcher d’éprouver la mélancolie grandissante qui la caractérise, et devant la stupéfiante beauté des derniers paragraphes, les larmes nous viennent à chaque fois aux yeux. Sacré Joyce qui, même lorsqu’il privilégiera les recherches formelles dans l’écriture d’Ulysse, n’oubliera pas d’aimer et de nous faire aimer ses personnages. John Huston réalisera son dernier film en 1987, Gens de Dublin, à partir de cette dernière nouvelle, Les Morts, du recueil de Joyce : c’est une réussite elle aussi très émouvante.


