Guyotat : aux sources de la création

Guyotat Formation

L’auteur place son récit autobiographique dans l’histoire et la géographie de son temps, ainsi que dans l’enfance : il rappelle que sa mère, née en Pologne de parents français, passait fréquemment dans le village d’Auschwitz alors qu’elle était adolescente ; il se souvient de sa naissance à Bourg-Argental en 1940, de nuit et sous la neige ; il évoque ses oncles et tantes qui résistent à la barbarie nazie et relate la réminiscence de quelques souvenirs étonnamment précoces, de la guerre.

Pendant ces années de conflit, à la privation de nourriture, s’ajoute celle de la parole, surveillée par le régime de Vichy. Pierre fait ses premières armes de lecteur dans les albums du Père Castor et dans la Bible. Au contact de la nature et des autres enfants, se développe l’hypersensibilité que l’on trouvera dans ses œuvres futures ; très tôt, Pierre perçoit des échos de ce qu’on nommera plus tard la guerre d’Algérie qui prendra tant d’importance dans son œuvre ; il pense apprendre que la vie ne se transmet que dans le conflit et se met à écrire très jeune parce que la parole lui fait défaut : alors qu’il est atteint d’une sorte de bégaiement, son enseignant lui demande de mettre ses réponses par écrit. Plus tard, il produira une littérature qu’il lira à haute voix. Pour l’instant, il se met à écrire « pour consoler les trompés, et apaiser les cruels. »



Son goût pour l’histoire, si présent dans ses livres, est né à l’école, mais est lié à sa mère, aux récits de l’histoire polonaise de sa famille qui lui fait découvrir une étonnante ascendance avec le curé d’Ars et un arrière-grand-père qui aurait pu croiser Arthur Rimbaud, et provoque ses premiers intérêts envers les réfugiés et les personnes déplacées. On apprend que son intérêt envers les esclaves lui vient de sa lecture de Paul et Virginie, que celui envers les animaux lui vient de ses jeux d’enfant dans la nature autour de Bourg-Argental. C’est par sa mère qu’il découvre très tôt, dès 1945, les horreurs des camps d’extermination, une découverte traumatique associée aux neuf cercles de l’enfer de Dante.

« Désormais pour moi enfant et adolescent, l’Histoire moderne ne se voit plus qu’en noir et blanc : 1939-1945, Hiroshima, la guerre d’Indochine, la terreur communiste à l’Est, la guerre d’Algérie, la décolonisation. »

Alors que dans Coma (2006), il nous racontait la période qui l’avait amené aux portes de la mort, il détaille ici son enfance, en particulier sa vie quotidienne dans l’école catholique de Joubert. Ce livre donne des indications sur quelques origines des grands thèmes de son œuvre littéraire ; on est ici – dans ce beau récit d’apprentissage – aux sources de la création, dans un livre qui ne pouvait pas mieux se terminer que par la découverte de la poésie de Hölderlin.


Guyotat Formation

Guyotat ressuscité

Guyotat Coma 2006

Pour faire face à la dépersonnalisation, l’auteur semble d’abord s’accrocher à des signifiants religieux (l’Ecclésiaste, Job) et aux formes de la lamentation et du reproche, mais il évoque aussi, en premier lieu, Antonin Artaud. Plus loin, il évoque le Corps Glorieux, ce qui semble plutôt ironique étant donné l’état de son propre corps, dont l’affaiblissement et l’amincissement le mèneront au coma. Mais il pense que son œuvre est une sorte d’intercession entre lui et le monde ou Dieu.

L’écrivain nomade, vivant à l’époque dans un camping-car, nous fait partager par fragments autobiographiques les difficultés d’être au monde quand on est doté d’une sensibilité extrême et particulière.

« L’œuvre que je fais est aussi une représentation de ce qui manque ; et dans la langue de ce manque. Et je travaille au quotidien à faire exploser cette fatalité. »

Il cherche à parler d’humain à humain : on entend dans sa prose autobiographique sa douce voix savante, qui contraste toujours avec ses écrits romanesques et poétiques si sauvages. Il se dépersonnalise, mais s’identifie fréquemment et facilement avec les êtres en déshérence et en marge : vendeurs ambulants, enfants, comédiens, mendiants, exilés, prostitué(e)s… Lui-même n’est pas asocial, il s’appuie souvent sur ses amis et sa famille afin de ne pas sombrer.

Il donne quelques pistes pour comprendre ses écrits, évoque dans ce livre Progénitures (paru en 2000) et Histoires de Samora Mâchel (inédit à ce jour, devant paraître en février 2026). Il précise la transformation, en lui, de l’écriture en langue, puis en Verbe, une transformation qui le pousse dans la rue, mais aussi vers les autres.

« …plus j’interviens physiquement dans la langue, plus j’ai la sensation de vivre ; transformer une langue en verbe est un acte volontaire, un acte physique. »

Par petites touches, il nous retrace le chemin qui l’a amené, depuis la langue classique de ses premiers livres – après le tournant constitué par Tombeau pour cinq cent mille soldats et éden, éden, éden – à proférer dans ses textes suivants un verbe sauvage et inouï. Il précise que seul le travail de la langue le maintien à proximité du monde. Pour cet homme pétri d’angoisses archaïques et de terreurs sans noms qui le mèneront en psychiatrie et aux portes de la mort, l’acte de création est un acte total, sans concessions possibles, dans lequel il met en jeu son corps entier et tout son être.

On l’accompagne lorsqu’il fait une fugue à l’âge de dix-neuf ans, une fuite qui le mènera jusqu’à Charleville-Mézières chez Rimbaud, ou bien lorsqu’il prend la route vers le sud dans son camping-car, ou encore lorsqu’il accompagne les comédiens qui mettent en scène ses textes ; mais aussi dans ses séjours à l’hôpital ou en psychiatrie. Par fragments, Guyotat esquisse son autobiographie.

« Écrivant, je suis dans l’axe central de la Terre, mon existence d’humble laboureur de la langue est fichée dans cet axe, dans l’axe de ce mouvement, plus grandiose que le seul mouvement humain : le mouvement planétaire : le roulement de la planète, avec son soleil et ses astres : ainsi échapper même à la sensation de la mort. »

Guyotat survit dans une quête sans fin de l’absolu, qui passe par l’écriture, mais aussi par le désir d’aller vers les autres, dont nous, lecteurs, faisons partie.


Pierre Guyotat – Coma – Mercure de France 2006 – ISBN 2715225202


Ecriture → Langue → Verbe 




Eden trois fois

Pierre Guyotat 1970

On relit ici un texte dans lequel on croit entendre des échos de Sade (mais c’est autre chose) ; de Georges Bataille et de la guerre d’Algérie. L’entrée dans ce bloc de texte – constitué d’une seule phrase – est comme une entrée en enfer, il n’y a de sortie que par le haut après avoir fréquenté les abysses. L’incipit (« / Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : ») est comme un ressort nous projetant dans un mouvement ininterrompu jusqu’à la fin du livre.

Sont mis en scène l’être humain, l’animal, le corps dans tous ses états, les mélanges de toutes ses sécrétions et déchets, dans une machinerie à produire de la dépense : laissez ici toute espérance d’image apaisante, tout espoir de pardon ou de rédemption, toute lueur de littérature normée ; préparez-vous plutôt à faire face à la répétition lancinante des échanges de fluides.

On est face à un choix radical d’écriture, sans concession, tout le temps en tension, sans cesse dans le registre de l’indicible (le sexe violent, la guerre et le scatologique) et duquel se dégage pourtant une forme de poésie implacable.

Ce texte compact est néanmoins composé de séquences, séparées par une ou plusieurs barres obliques, des blocs de sens qui ne laissent pourtant aucun répit au lecteur, ne constituent une respiration que s’il arrête sa lecture à ce moment-là.

Une certaine manière d’utiliser et de magnifier des vocabulaires spécialisés (les mots des militaires) ou des champs sémantiques particuliers (les mots du corps et de ses sécrétions) tend à l’élégie, mais la tendance élégiaque ne résiste guère à l’horreur et à la désespérance. On pourrait situer le récit en Algérie pendant la guerre et le poème n’est pas une élégie, mais un tombeau et une danse macabre, une danse de mort et de stupre dans laquelle humains et animaux finissent par se confondre, et qui laisse le lecteur sans défense et sans possibilité de détourner l’attention, sauf à cesser de lire : aurait-on là un texte s’efforçant de rejeter son lecteur ? À moins qu’il ne s’agisse d’une forme de langage parfaitement adaptée au message : une injonction à regarder en face l’inacceptable, en lien avec les vécus traumatiques de l’auteur dont la forme (la prise en otage du lecteur) en serait une analogie ; lisez ou refusez, l’alternative oblige à prendre parti, à prendre ses responsabilités de lecteur.

Cette prose traumatique se déploie dans le registre de la saturation de la violence, des passages à l’acte, de la production incessante des sécrétions corporelles, mais prend rapidement un air irréaliste et fantas(ma)tique, de même que « Tombeau pour cinq cent mille soldats » s’inscrivait dans le registre épique. Pour Roland Barthes, pour se confronter à cette aventure du signifiant, « il faut entrer dans le langage de Guyotat : non pas y croire, être complice d’une illusion, participer à un fantasme, mais écrire ce langage avec lui, à sa place, le signer en même temps que lui. » Michel Leiris, lui, met en avant chez Guyotat « une capacité d’halluciner à quoi n’atteignent que fort peu d’écrivains ».

En évoquant l’enfer comme on l’a fait plus haut, on se place malgré nous et à tort du côté d’une critique morale, avec laquelle on échoue à rendre compte d’un tel texte : c’est que celui-ci détruit justement toute approche morale dans sa manière de mettre en scène le signifié, l’extrême condensation des actions brouillant le suivi imaginatif du lecteur au profit de la mise en valeur du faire poétique.

Il existe néanmoins une manière de faire face, (c’est notre conseil de lecture), c’est de lire en marquant des pauses entre les séquences marquées par les barres obliques, c’est une mesure de survie dans ce génial enfer, dans cette écriture traumatique rythmée par les respirations de la lecture orale, dans cette expérience des limites destinée à être lue à haute voix. Et dans le milieu du roman, quand les barres obliques se font attendre, il faudra les mettre vous-même.

Voilà, vous qui entrez ici, laissez donc toute espérance autre que celle d’une poésie sauvage, une aventure du langage inédite.



PS : Afin d’éviter tout malentendu, qu’il soit clair que pour nous, cet ouvrage, quant à son fond, nous semble réservé à des adultes avertis, comme on dit. Quant à sa forme, il satisfera probablement des lecteurs expérimentés, n’ayant pas peur d’expériences des limites en littérature. Vous avez le droit de ne pas aimer cet ouvrage, mais ça n’était pas une raison pour le censurer de 1970 à 1981.


 Pierre Guyotat – éden, éden, éden – 1970 – Gallimard L’Imaginaire N° 147

Correspondance Marcel Proust – Jacques Rivière

Proust Rivière

Peut-être faut-il être assez vieux et avoir connu le temps où l’on s’écrivait encore des lettres pour percevoir comme une madeleine proustienne la lecture d’une correspondance, en particulier son rythme de communication, fait de lenteurs, de heurts, de quiproquos et de croisements, d’impatiences et de délivrances, d’apprentissages de la frustration et de l’attente.

Entre Proust et Rivière, il nous est donné, en plus, d’apprécier les linéaments d’une amitié solide et émouvante, dans laquelle le soutien réciproque est exprimé sans délai, jusqu’à la mort de Marcel. On y découvre la véritable admiration de Proust envers Rivière ainsi que la patience d’ange de Jacques devant les exigences de l’écrivain. On s’amuse des craintes de Jacques Rivière devant le caractère scabreux de certains passages à publier.

Est-il nécessaire de rajouter que les qualités d’écriture de ces lettres viennent consolider, cent ans après, l’intérêt historique que l’on a de les lire : témoignant en partie de l’histoire littéraire de l’époque, notamment celle de la Nouvelle Revue Française, elles font aussi le récit fragmenté des dernières années d’écriture de Proust.

On y trouve des noms encore jeunes et devenus célèbres par la suite, et d’autres oubliés. Mais personne – du moins chez les lettrés – n’oubliera les noms de Marcel Proust et de Jacques Rivière.


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« Une des choses que je cherche en écrivant (et non à vrai dire la plus importante), c’est de travailler sur plusieurs plans, de manière à éviter la psychologie plane. »

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« Ne regrettez pas (si vous ne le dites pas par plaisanterie) de n’avoir pas assez lu. On a toujours trop lu. Moi j’ai très peu lu. Et comme j’ai perdu la mémoire (du nom même constamment de ma rue, du n° de ma maison) c’est comme si je n’avais rien lu. »



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À Jacques Rivière

[Samedi soir 18 novembre 1922.]

Monsieur

Je me fais un devoir de vous apprendre que notre cher Marcel Proust a expiré ce soir à 5h 1/2.

Son frère et moi voulons que vous soyez un des premiers prévenus – Marcel avait pour vous une amitié et une estime particulières, et nous savons que sa mort vous affligera profondément.



Votre dévoué

Reynaldo HAHN

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Marcel Proust – Jacques Rivière – Correspondance 1914-1922

Éditions Sillage 2013

ISBN 9791091896146


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On a aussi relu : 


La correspondance Rivière – Artaud

Correspondance Rivière Artaud
La correspondance Rivière ClaudelCorrespondance Rivière Claudel

Penchants pour l’illicite

Violette Leduc - La folie en tête

L’écriture aux phrases courtes de Violette Leduc nous met tout de suite dans le bain, si l’on ose dire (en l’occurrence une baignoire), dans le bain des balles qui bruissent en 1944 sous les toits de Paris.

Voici donc en quelque sorte la suite de « La Bâtarde », livre qui était le récit des années 30 et de la guerre, qui était le livre des années Maurice Sachs. Leduc évoque tout de suite le mot faillite et se dit découragée avant de raconter, nous gratifie néanmoins d’un beau pavé serré de 584 pages concernant l’après-guerre, dans lesquelles Sachs n’est plus qu’un fantôme dont on apprend la mort au milieu du livre.

« Février 1945. Paris a été libéré, moi je n’ai pas été libérée de mon âpreté au gain, de ma ténacité de gagne-petit, de mes aspirations aux trafics, de mes penchants pour l’illicite, de mon désir de partir de rien pour me surpasser. »

L’anaphore « février 1945. Paris a été libéré » encadre d’abord le récit de ses déboires avec les gendarmes alors qu’elle transporte du beurre en contrebande, pour laisser advenir l’après-guerre et la comparaison entre ses premiers écrits et une marchandise du marché noir à refiler : « Écrire était un secret, maintenant je suis un colporteur. »

Violette va entrer au Café de Flore pour transmettre un manuscrit, elle entre au café et en littérature pour y rencontrer Simone de Beauvoir : Jean-Paul Sartre et Arthur Adamov ne sont pas loin ; apparaît une belle page sur le temps de l’attente et une autre sur le visage de Sartre, une autre encore sur la parole de Nathalie Sarraute : un vrai feu d’artifice, prolongé par le récit de l’entrée dans la maison Gallimard et la rencontre avec Albert Camus.

L’écriture et le soutien de Beauvoir contiennent l’autrice, toujours tentée par ses démons intérieurs autodestructeurs.

Leduc joue sur le contraste en nous racontant ensuite son séjour en prison à cause de ses trafics de marchandises ; on y retrouve la nervosité de son écriture aux phrases courtes : son style change quand elle retrouve ses démons intérieurs mortifères, dont l’ambiance est plus proche de l’Enfer de Dante que de celle de la terrasse des Deux Magots.

Lorsqu’elle rencontre Jean Genet, c’est en compagnie de Beauvoir et d’Arthur Koestler ; avec l’auteur du Miracle de la rose, les relations sont ingrates, plutôt à sens unique : Violette Leduc semble y tester ses tendances masochistes comme avec sa mère, l’amour chez elle ne va pas sans le chaos intérieur.

Beauvoir, Genet et quelques autres : le St-Germain-des-Prés de Violette Leduc n’est pas celui, mythifié, des caves accueillant le jazz et Boris Vian, mais plutôt celui des difficultés à entrer en relation avec les autres. Pendant que Sartre écrit que « l’enfer, c’est les autres », Violette Leduc tente de ne pas se consumer dans sa recherche éperdue d’amour ; son écriture retrace par petites touches un autoportrait psychologique sans concessions.

Viennent ensuite (p. 347) quatre pages sans ponctuation qui rythment une déréliction dans l’antichambre de la mort lors d’un réveil post-alcoolisé : dans « La bâtarde », ce type d’écriture était là pour décrire Paris, il vient maintenant contenir des tourments intérieurs.

Le style de Leduc a mûri dans l’intervalle de temps qui sépare « La Bâtarde » (1964) de « La folie en tête » (1970), elle montre plus de maîtrise de l’ensemble, ce qui rend la lecture plus facile. L’écriture de Leduc est plutôt hors normes, à la mesure du personnage. Elle nous offre donc une lecture hors normes…

La folie en tête, de Violette Leduc (1970). L’Imaginaire Gallimard n° 319

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Forgeron de ma douleur

Violette Leduc - La bâtarde 1964

Violette Leduc (1907-1972) a publié « La bâtarde » en 1964. Ce livre autobiographique est préfacé par Simone de Beauvoir, qui a été l’une des premières à soutenir l’autrice.

Le style Leduc est d’abord fait de phrases courtes, il donne un rythme saccadé à la lecture et une impression d’urgence du discours. La jeune Violette est une survivante de la misère, de la maladie, des errances d’une mère fragile, mais elle écrit sans plainte ni misérabilisme.

L’incomplétude de ses rapports aux autres (non perçus dans leur totalité) s’exprime dans la métonymie et dans l’ironie, dans un lien fragmenté et distancié avec ce qui lui arrive. C’est dans le récit des amours lesbiennes que le texte reprend la pente métaphorique, que le corps se reconstitue dans l’apprentissage de l’identité et de l’altérité, donnant à la narration une profondeur poétique, sensuelle et inattendue.

La théâtralisation des dialogues entre les amantes – qui rappelle parfois certains textes du Nouveau Roman – renforce la dramatisation des passions et l’universalité du propos.

Le style se fait parfois un peu plus lyrique dans les descriptions, mais sans en rajouter. Lorsque la narratrice se met à travailler dans l’édition, on croise dans les couloirs les ombres de Paul Bourget, de Gabriel Marcel, de Henry Bordeaux, Maurice Barrès, Rosamond Lehmann… tandis que la jeune employée rêve de Tolstoï, de Dostoïevski et des surréalistes, de Proust, de Radiguet et Artaud…

C’est dans cet entre-deux, cet espace, cette faille qu’elle commence à écrire et à témoigner d’une époque, esquissant quelques brefs portraits de Julien Green ou Georges Bernanos, et surprenant le lecteur par quelques pages sans ponctuation pour évoquer les sensations parisiennes.

« Lecteur, suis-moi. Lecteur, je tombe à tes pieds pour que tu me suives. Mon itinéraire sera facile. Tu quittes les gouttelettes qui venaient te retrouver, tu t’achemines vers la place de la Concorde, tu montes sur le trottoir de gauche. Te voici, nous voici. Miracle du silence le long du bruit. Lecteur, nous dirons : nous montions sur le trottoir, nous sautions à pieds joints dans le silence. Un long, long foulard de soie naturelle resserré entre le pouce et l’index. Nous le tirons. C’est la caresse par l’étranglement, c’est la réalité d’un nouveau silence ce soir dans l’anneau du pouce et de l’index. Lecteur, suis-nous encore. » P. 216

Violette Leduc n’est pas tendre avec elle-même et ressent le besoin de s’adresser au lecteur pour que celui-ci continue sa lecture : elle se décrit en narratrice capricieuse et dépressive à travers ses lamentations, supplications et délectations et détaille ainsi un grand portrait pathologique d’elle-même, fait de répétitions mortifères de l’échec dans ses relations aux autres. Mais elle le fait dans une prose poétique aux échos baudelairiens qui entraîne la lecture. Et lorsque vient la séparation, la plainte laisse place à des considérations sur Pythagore, donnant sa force performative et créatrice à l’acte d’écriture…

Autre surprise, une visite dans la librairie d’Adrienne Monnier rue de l’Odéon nous vaut un bref portrait de la maîtresse des lieux en paysanne d’un autre siècle, à une époque où l’on venait à la librairie pour emprunter des livres sur abonnement : Paul Valéry, James Joyce, Raymond Queneau ne sont pas loin et Sylvia Beach fait une apparition.

Plus loin, c’est Jean Gabin et Prévert que la narratrice croisera dans un couloir : cela marque l’époque – les années 30 – dont Leduc esquisse le portrait très parisien… D’autres moments saisissants – la rencontre avec Maurice Sachs, par exemple – parsèment ce livre étonnant, un pavé dont la lecture reste jusqu’au bout peu confortable et pourtant passionnante.

« La gare végétait, mais un chariot, la bascule, un porteur, un flâneur, le guichet fermé, l’étiquette d’une valise enregistrée, la poussière qui habillait la gare de mélancolie surannée, me prédisaient : elle vient. Le volet de fer de la librairie proposait la méditation, le tramway avec son timbre et le refrain des essieux ajoutait de la frivolité aux petits déplacements.

L’employé a ouvert la porte, les rails ont suggéré le regard des oiseaux nocturnes. Toute la ville somnolait au-delà des quais. Les premiers voyageurs appartenaient encore au train, aux panoramas.

Je voyais la vitesse dans leurs yeux récurés. Isabelle apparut la dernière. Sans me regarder. Ses cheveux sages, sa robe simple, ses gants de provinciale me grisaient. L’austérité dans la gare donnait un appétit considérable à mes entrailles. Elle présenta son billet avec une bonne volonté d’élève, elle se tourna enfin de mon côté. »


Violette Leduc – La Bâtarde – L’Imaginaire Gallimard n° 351

Fin de partie

Jacques Henric 2025

Jacques Henric, 86 ans, écrivain et critique d’art, compagnon de route de la génération Tel Quel et Art Press, publie son journal rédigé de 1971 à 2015, de quoi attirer le lecteur qui a suivi de près cette aventure intellectuelle ayant animé surtout les années 60 et 70.

Le livre rend compte sans fioritures de style des querelles littéraires et politiques de l’époque, avec des empoignades dont on avait oublié la violence. Les batailles d’ego entre les uns et les autres font plutôt sourire aujourd’hui, donnent un air infantile et ridicule à ces « grands intellectuels », et une teinte désuète aux mœurs politico-culturelles de ce temps.

Se dessinent par petites touches des portraits bienveillants et d’autres sans concession des maîtres de l’époque : Sollers, Pleynet, Denis Roche… accompagnés de maîtres anciens comme Gilbert Lely notamment ou de plus jeunes auteurs comme Christine Angot, Houellebecq.

On voit l’un éméché, l’autre passant l’aspirateur… ; on redécouvre les magouilles des prix littéraires, les frasques sexuelles des uns et des autres, les mille-et-une vicissitudes du narcissisme des auteurs et l’on se demande ce qu’il reste de tout ce chaos ridicule, à quoi rime toute cette énergie dépensée dans des polémiques dépassées et des controverses futiles : ce qu’il reste, bien sûr, ce sont les œuvres, et de ce côté-là, les relectures nous réservent bien des aventures…

Heureusement, le livre offre, en guise de fil rouge, deux portraits tendres disséminés tout au long de l’ouvrage : celui de l’écrivain Pierre Guyotat, être rempli d’angoisses, mais aussi capable de loufoquerie ; celui de Catherine Millet, la femme de Jacques Henric, décrivant une belle et originale histoire d’amour. On a là les meilleures pages de ce journal, qui vient marquer la fin d’une époque : Sollers est mort, d’autres sont en fin de parcours, plus personne ne sait lire et tout le monde achète des SUV…

Il est donc temps de relire.





 

Naomi Fontaine ne flanche pas

Eka Ashate Ne flanche pas est le quatrième livre de Naomi Fontaine, après Kuessipan en 2011, Manikanetish en 2017, Shuni en 2019, les trois derniers publiés chez Mémoire d’Encrier.

Depuis son premier livre qu’on avait découvert en numérique grâce à François Bon, on suit avec attention le parcours de cette autrice innue écrivant en langue française depuis Uashat, près de Sept-Îles, développant une œuvre contenant un récit autobiographique, mais aussi l’épopée tragique de sa communauté.

Si on suit ce parcours, c’est parce qu’on aime ces livres écrits avec simplicité, dans lesquels, sans en rajouter, l’émotion finit toujours par emporter le lecteur. On note qu’avec ce quatrième récit, l’écriture de Naomi Fontaine, sans abandonner sa spontanéité, a gagné en profondeur, en gravité et précision.

Tout au long de ces 180 pages, Naomi Fontaine retrace des fragments de vie, entre la rivière Sainte-Marguerite et la rivière Moisie, dans de courtes nouvelles sans aucune faiblesse d’écriture tout au long du livre.

La place des femmes est la plus importante dans ces récits, des mères, tantes, grand-mères, jeunes filles qui ont résisté ou résistent encore pour ne pas sombrer et, sans le vouloir, donnent des leçons de vie aux plus endurcis. L’histoire de la manière dont le gouvernement a traité le peuple innu apparaît aussi dans ces nouvelles, comme dans les autres livres de Fontaine : on commence maintenant à connaître cette épopée atroce faite de répressions et de brimades, d’emprisonnements et d’enfermements dans des pensionnats ou des réserves, de destruction culturelle réalisée avec la complicité de l’Église catholique. Naomi Fontaine en rend compte à travers des histoires individuelles qui témoignent de la résistance et de l’insoumission de héros du quotidien qui ne cessent de se répéter : « Ne flanche pas ».

Elle nous conte donc l’histoire de ce chef de communauté qui débarque à Ottawa dans le bureau du ministre pour défendre l’avenir de sa collectivité, celle du dealer fou qui prend conscience du mal qu’il fait à sa ville, celle d’amours réalisés contre vents et marées ; elle décrit à plusieurs reprises les aventures quotidiennes de femmes élevant seules leurs enfants, raconte son expérience d’un séjour en forêt avec ses petits, ne cache pas sa propension au refuge dans la consommation de l’alcool, rend hommage au courage de sa mère…

Le parcours est varié, permet à l’autrice d’explorer en profondeur les différentes dimensions de son sujet, et emmène le lecteur dans les arcanes d’une culture et d’un pays qu’on a envie de mieux connaître. Avec ce quatrième livre, Naomi Fontaine consolide la construction d’une œuvre originale et captivante.

Naomi Fontaine – Eka Ashate Ne flanche pas – Mémoire d’Encrier 2025



Dans les « Notes de sonneur », on peut lire aussi les pages consacrées à Manikanetish et Shuni.


 


Du côté du je-ne-sais-quoi et du presque-rien.

Bourrion 2025

« Je ne sais par où commencer… » est le début de ce roman poétique aux résonances probablement autobiographiques : la phrase résonne avec la difficulté que l’on peut rencontrer à rendre compte de la lecture d’un tel livre : le mieux est donc de s’appuyer sur ce que l’auteur en dit.


L’auteur évoque des impressions informes, des souvenirs rendus accessibles par leur lien à l’espace, celui d’une route « d’où on voit le plus loin ». Il indique que son texte témoigne d’une quête, une recherche dans un « fatras flou qui ne cesse d’augmenter à mesure qu’on avance… » Il s’agit ici d’effleurer.


C’est là qu’apparaît la phrase nodale : « Je tente ma chance malgré cette difficulté, puisque c’est seulement à ça que servent les mots, ceux qui les écrivent, parler des morts, les faire vivre, et tous les morts, particulièrement ceux dont personne ne parle plus, afin qu’au moins quelqu’un crée la trace qu’ils n’ont même pas tentée.« , la phrase qui semble résumer la démarche du narrateur.


La mort et la trace, donc. Et leurs corollaires, la vie et l’écriture. Le sentier est celui du langage poétique.


On peut rappeler ici le mot seriné de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

Daniel Bourrion est le poète qui écrit pour laisser la trace de l’autre en faisant ce qu’il peut, en essayant, en procédant à ce qu’il nomme un défrichement, en s’efforçant de brasser ce brouet de l’absence, de l’ombre. Il ne se met pas à la place de l’autre, il tente avec ses mots d’en raviver le souvenir, de rendre présente l’absence.


Cette recherche de ce qui échappe, de ce qui reste dans les marges, esquisse – en creux – une critique sociale de ce qui fait système ou institution en imposant ses normes, mais le poète n’insiste pas, ça n’est pas le sujet : il sait que dans cette mécanique, « il y a du jeu ».


Ce puzzle concernant un autre fuyant et inaccessible, assemble petit à petit quelques pièces du portrait de l’auteur-narrateur lui-même. C’est dans la quête de l’autre que l’écrivain décrit par petites touches quelques bribes de sa propre vie, lie les fragments d’une époque. Sans aller jusqu’à être un autre, il donne valeur de découverte au chemin plus qu’à la destination, à ce parcours mélancolique qui rend transitif le verbe marcher et trouble le lecteur.

Daniel Bourrion – Le pays dont tu as marché la terre – Éditions Héloïse d’Ormesson – Paris 2025 – 125 pages


Lire aussi :

La recension de Claro : https://towardgrace.blogspot.com/2025/08/la-certitude-de-labsence-bourrion-au.html?m=1





Le monde est fou

Robert Burton

«… si tu fais jouer ton imagination, ou si tu escalades la montagne, tu verras bientôt que le monde entier est fou, qu’il est mélancolique et qu’il délire… »


Robert Burton (1577-1640), contemporain de Shakespeare, Montaigne, Descartes & Pascal, Brantôme & Cervantès, a publié « L’anatomie de la Mélancolie » en 1621, seize ans après le « Don Quichotte » de Cervantès et cinq ans après « Les Tragiques » d’Agrippa Aubigné.

Membre de l’Église et universitaire d’Oxford où il passera sa vie, il avance masqué à une époque où l’Inquisition est encore très active. Loin d’être isolé, il côtoie les intellectuels et savants de son temps et manie la médecine, la géographie, la géologie, les mathématiques et l’art de la digression.

On peut se demander quel est l’intérêt de lire de nos jours un traité médical du XVIIe siècle : c’est que le livre de Burton est beaucoup plus que cela : débordant de références latines et grecques, de sentences morales, il expose la science de son temps (la médecine humorale) mais aussi les préjugés et idées reçues de l’époque. Non sans humour parfois, il défie les censures du moment pour exposer des modes de pensée qui nous sont devenus étrangers : il le fait d’une manière originale dans des modes d’écriture qui placent son texte dans le champ de la littérature et viennent déranger le lecteur moderne dans ses habitudes en nous rappelant que « l’inactivité de l’esprit est bien pire que celle du corps ». Se posant en scientifique, Burton n’est pas exempt lui-même de méconnaissance, puisqu’il passera à côté d’une découverte majeure de son époque, celle de la circulation sanguine.

Le goût pour les chemins de traverse est ce qui fait l’un des intérêts de ce livre : on en découvre un exemple dès la préface avec l’exposition d’une utopie faisant référence à celle de Thomas More et l’affirmation répétée selon laquelle c’est le monde entier qui est fou, mélancolique et délirant, affirmation derrière laquelle Burton s’abrite en s’excusant de sa propre folie en indiquant que son livre est « un florilège de textes des autres, ce n’est pas moi, mais eux qui le disent ».

« Ces digressions réjouissent et reposent le lecteur fatigué ; elles agissent comme une sauce sur un estomac malade, c’est pourquoi je m’en sers si volontiers. »

Dans le domaine des maux de l’esprit, loin encore de se nommer psychiatrie, certaines observations de Burton montrent les limites de son temps, d’autres font preuve d’intuition, par exemple à propos des symptômes de ce que l’on appellera plus tard l’hystérie de conversion et le développement de l’idée des liens entre corps et psychisme qui existe depuis l’Antiquité. On a ainsi droit à des histoires plaisantes de patients qui guérissent ou tombent malades seulement avec les mots du docteur, quelques scènes qui auraient bien intéressé Freud.

À propos de l’alimentation, Burton parle de l’eau pure, ce qui l’amène à évoquer les aqueducs romains, et il va chercher chez Avicenne l’argument selon lequel il n’y a rien de pire que de consommer une grande diversité de mets ou en trop grande quantité, mais il se pose en scientifique expérimental quand il affirme que l’expérience est notre meilleur médecin et que le régime le plus adapté à l’un est souvent le plus souvent néfaste pour l’autre : cela peut paraître banal, mais témoigne d’une belle autonomie de la pensée. Il n’hésite donc pas à nous gratifier d’un chapitre sur la rétention et l’évacuation, digressant vers le thème des bains et nous amuse quand il prône la modération dans la pratique de ce qu’il nomme l’acte vénérien.

Quand Burton nous parle de l’air rectifié, on n’est pas chez Knock ou Diafoirus, mais dans une digression fabuleuse nous menant d’abord au pôle Nord et dans des considérations sur les variations de l’aiguille magnétique et dans d’autres problèmes géographiques lui faisant parcourir le monde entier et toute la culture de l’Antiquité au Moyen Âge, de Horace à Cicéron, Sénèque et Lucain, à Érasme et Galilée, Tycho Brahé et Duns Scot, Kepler et bien d’autres encore…

Burton voudrait que nous soyons toujours en mouvement : cela lui permet de fustiger l’oisiveté de la noblesse et de promouvoir, avec modération, l’exercice du corps et de l’esprit : cela nous vaut de belles envolées à propos du sport, de la fauconnerie, de la musique associée au vin et à la joyeuse compagnie (« Elle chassera le diable en personne. ») ; on est pas loin de la méthode Coué quand il nous est indiqué que les médecins prescrivent généralement la gaieté comme remède à la mélancolie…

Burton s’intéresse aux signes et aux symptômes, cela ne l’empêche pas d’être pris, parfois, par les préjugés de son époque : voilà de quoi inciter le lecteur moderne à pourchasser sans relâche les lieux communs contemporains et les idées pré-digérées dont il pourrait être la victime, même si cette leçon n’est guère à la mode.

C’est une recherche sans fin, qui remplit les bibliothèques, une lutte contre le désespoir, cet « abrégé de l’enfer ». 


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