Personne ne t’écoute.

Dorst, Tankred - La grande imprécation devant les murs de la ville - L'Arche 1997 
Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 

La grande muraille face à laquelle la jeune femme lance ses imprécations est une métaphore rendant universel le propos de cette pièce de théâtre datant de 1961 (date de la construction du mur de Berlin, faut-il le rappeler).
Le langage, l’identité des personnages se heurtent au mur de la dictature. La féminité et le désir font face au mur de la masculinité. La loi soumise à l’arbitraire fait perdre aux mots leur sens et leur force, la vérité perd sa fonction de découverte.
La relecture de cette œuvre accroche des résonances contemporaines, et c’est effrayant. 

Dorst, Tankred – La grande imprécation devant les murs de la ville – L’Arche 1997 
  
 

The silence of the sea

Coleridge, Samuel Taylor - La ballade du vieux marin - Éditions Publienet 2018
Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018

Le poème le plus célèbre de Coleridge est probablement l’hallucination la plus étrange et puissante du romantisme américain.
Pourquoi un fêtard renonce-t-il à aller à la noce, s’arrêtant fasciné dès les premiers mots du vieux marin par son récit fantastique et lugubre (« Sidéré, il écoute comme un petit enfant ») ?
Parce qu’il est à l’image de nous-mêmes, lecteurs captés par cette poésie narrative d’une grande densité, emplie d’images ténébreuses d’une grande force imaginative et symbolique : la mer pourrissante, l’inconnue tristesse, l’albatros pendentif, le vaisseau fantôme, le soleil strié de barreaux, les marins fantômes, la tempête, le choeur de séraphins, etc.
Cette édition bilingue avec la traduction de Patrick Calais est accompagnée d’une postface instructive de Michel Volkovitch et des illustrations de Gustave Doré. Du beau travail. 

Coleridge, Samuel Taylor – La ballade du vieux marin – Éditions Publienet 2018
  
 

Le rouge-gorge d’Amherst

Dickinson, Emily - Lieu-dit éternité - Points Seuil 2022
Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022

Hantée par la mort, cette poésie ? Pas tout-à-fait quand on découvre l’ironie parfois féroce avec laquelle la poète d’Amherst emballe ses poèmes dans des conclusions surprenantes, telle cette prière inattendue :
Au nom de l’Abeille –
Et du Papillon –
Et de la Brise – Amen !

La force des mots est ici analogique de la force de caractère de l’auteur, qui préfère noter que les oiseaux se sont envolés plutôt que de s’attarder à un bavardage mortifère.
Les oiseaux et les abeilles plutôt que la pompe funèbre : la disparition d’un être retourne ainsi à la nature. Pas de froideur là-dedans, mais retour à l’apaisement possible d’un chagrin débarrassé – par les mots du poème – de ses costumes sociaux.
Et il y a aussi le rouge-gorge pour nous dire comment s’est levé le soleil…

Dickinson, Emily – Lieu-dit éternité – Points Seuil 2022
  
 

Au vent mauvais

Brontë, Emily - Hurlevent (Wuthering Heigts) - Folio Classique
Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique

Ceux qui s’attendent à une lecture romantique seront ici déconcertés : Wuthering Heights est d’abord un livre de violence, de mort et de vengeance, au propos plus proche de Sade que de Chateaubriand, et à l’atmosphère rappelant les meilleurs romans gothiques du XIXe siècle.
Dans « La littérature et le mal », Georges Bataille y voit non seulement « l’un des plus beaux livres de tous les temps » mais aussi que, « le mal incarné dans le livre d’Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite ».
Il faut donc bien entendre les paroles du mal :« Je n’ai pas de pitié, je n’ai pas de pitié ! Plus je vois un ver de terre se tortiller sous ma semelle, plus j’ai envie de lui écraser les entrailles ! »
Le relire aujourd’hui, c’est redécouvrir un récit étrange, moderne, à la narration nerveuse et orageuse, avec des pages à citer en exemple dans un traité de psychiatrie concernant l’ambivalence et le clivage, l’amour et la haine, ou un traité de sociologie concernant les rapports de domination entre classes sociales et entre hommes et femmes.

Le livre est riche de plein d’autres thèmes, par exemple ceux de l’avidité et de la répétition mortifère, ou la violation des tabous anthropologiques, qui pourraient intéresser les psychanalystes. L’application avec laquelle certains personnages se dirigent vers leur destin funeste indique la tragédie grecque comme modèle sous-jacent possible.
Cette description laisse entendre que toute version abrégée destinée à la jeunesse de cette œuvre puissante est vouée à dénaturer le texte original.  

Ah oui, « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, quoique différent, c’est pas mal non plus… 

Brontë, Emily – Hurlevent (Wuthering Heigts) – Folio Classique
 
 

Société secrète

Sollers, Philippe - Le cœur absolu - nrf Gallimard 1987
Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987

Pour clore (peut-être) un été avec Dante (entre autres), replongée dans ce roman de Sollers datant de 1987, dans lequel L’Alighieri est très présent. Relire Sollers, c’est prendre la mesure d’une œuvre géniale qui depuis 60 ans à sa place à part dans l’histoire de la littérature française, au-dessus et à côté de la mêlée. Dans ce livre, le récit, la narration (une mise en abyme où le narrateur est un écrivain qui rédige le livre que vous, lecteur ou lectrice, êtes en train de lire), les personnages sont consistants, ont de l’épaisseur : ils deviendront de plus en plus évanescents dans les romans plus récents. La liberté, l’exception sont le propos et les entraves, les réductions sont traquées sans faiblir et sans donner de leçons, l’ensemble étant souvent accompagné d’un humour désopilant dans un style enlevé, molto vivace, en bonne compagnie : des femmes, bien sûr, mais aussi Bach, Mozart, Dante, Casanova et Venise et une bouteille de vin de Bordeaux. Tout va bien… 

Sollers, Philippe – Le cœur absolu – nrf Gallimard 1987
 
 

Sollers chantre de Dante

Ces entretiens entre Sollers et Benoît Chantre, j’étais passé à côté lors de la première lecture, les trouvant trop difficiles à lire. Cette fois-ci, et après un été passé avec Dante, cette lecture me passionne et je lis le crayon à la main. Sollers note à juste titre : « On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire ». Ce dialogue de haute volée est une lecture de Dante qui convoque l’histoire de la philosophie, de l’art, la littérature et la peinture, la théologie ainsi que la critique sociale : ça étincelle et ça part dans tous les sens, il faut donc adapter sa lecture en conséquence. Comme souvent avec Sollers, cette relecture de la Divine Comédie est l’occasion de mettre en œuvre sa « Guerre du goût », c’est à dire de faire la critique de notre monde contemporain tout en faisant le passeur en littérature, et c’est toujours aussi savoureux. L’exception, la singularité dans l’expérience des limites sont ici la règle. Rimbaud, Baudelaire, Joyce, Heidegger, Picasso et bien d’autres répondent à l’appel de Dante, ou de Sollers, allez savoir… Fascinant et brillant vont en bateau. 

« On ne va pas pouvoir s’arrêter avec Dante ; il faudra toujours le relire »

Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000
 
 

Sollers, Philippe - La Divine Comédie - Desclée de Brouwer 2000
Sollers, Philippe – La Divine Comédie – Desclée de Brouwer 2000

Traversée des signes

Sollers, Philippe - L'écriture et l'expérience des limites - Essais Points Seuil
Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil

Je ressors ce livre fameux pour relire l’un des textes qu’il contient, « Dante et la traversée de l’écriture (1965) ». Cet essai a été important pour la réception de Dante en France ainsi que dans l’œuvre de Sollers : dans une belle écriture à la fois savante et poétique, celui-ci détaille sa lecture de la Divine Comédie ainsi qu’une analyse précise de la Vita Nova. Ça n’est pas toujours facile à lire mais le lecteur est grandement récompensé de ses efforts : ce livre est un coup de maître toujours actuel, la lecture de Dante y est accompagnée brillamment par celles de Sade, Lautréamont, Artaud, Bataille. 

Sollers, Philippe – L’écriture et l’expérience des limites – Essais Points Seuil
 
 

Vie amoureuse

Dante Alighieri - Vita Nova - nrf Gallimard 1974
Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974

Dans ce petit livre écrit avant la Divine Comédie, le génie moderne de Dante éclate déjà à chaque page. Morceaux de prose et sonnets sont mêlés, les uns commentant les autres. L’Alighieri y raconte sa rencontre avec Béatrice : mais cela va beaucoup plus loin. Il cherche les mots, questionne la langue et se dirige doucement vers la rédaction de son grand œuvre. Dante trouve ainsi la béatitude dans les paroles qui louent sa dame, le lecteur trouve la béatitude dans ce sommet du dolce still nuovo. 

Dante Alighieri – Vita Nova – nrf Gallimard 1974
  
 

Dante perfection

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021
Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

C’est parti à nouveau : calé sur la « vitesse de Dante », laissant toute espérance autre que celle d’une expérience langagière hors norme, on repart en compagnie de Virgile, après avoir traversé la forêt obscure et la porte du rêve, à la rencontre d’Homère et d’Horace, des amoureux Paolo et Francesca (qui trouvent l’amour en lisant !), des poètes occitans Bertrand de Born et Arnaut Daniel, pour finir par retrouver Béatrice et la lumière des étoiles, après un voyage terrible et éblouissant à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. Cette nouvelle édition bilingue reprend la fabuleuse traduction de Jacqueline Risset, accompagnée de tout l’appareil de notes habituel dans cette collection, l’ensemble étant complété par un dossier des lectures de Dante au XXème siècle : cette (re)lecture, accompagnée de celle des livres de Risset sur Dante (33 écrits sur Dante ; Dante écrivain ou l’Intelleto d’amore ; Dante une vie) a un goût de perfection : tiendrait-on là entre les mains l’un des plus beaux livres de la bibliothèque ?

Oui. (Un « oui » à lire en y mettant le ton de Molly Bloom…)
 

Dante Alighieri. La Divine Comédie. Gallimard Pléiade 2021

Jacqueline Risset :   

33 écrits sur Dante. Éditions Nous 2021                              

Dante, une vie. Flammarion 1999                              

Dante écrivain. Seuil 1982


 
 

Le paradis de Jacqueline

Risset, Jacqueline - 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021
Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021

Ouvrage judicieux et passionnant, ce livre témoigne de la grande aventure intellectuelle qu’a été la traduction de la Divine Comédie de Dante par Jacqueline Risset (1936-2014), aventure commencée à la fin des années 60 jusqu’à la mort de l’auteure, ayant trouvé son point d’orgue avec la publication posthume de cette traduction dans la collection de la Pléiade en 2021. 

Camus écrivait qu’il faut imaginer Sisyphe heureux : Sisyphe, c’est Dante à l’orée du paradis ; c’est aussi le lecteur de Dante, qui y revient éternellement ; c’est aussi Jacqueline Risset qui rappelle avec humilité que toute traduction est amenée à être dépassée un jour ou l’autre. La sienne à encore bien du temps devant elle.

Belle lecture passionnante et instructive. Sisyphe heureux, vous dis-je.

Yo !  

Risset, Jacqueline – 33 écrits sur Dante -Éditions Nous 2021