La Plage de Scheveningen.

Quiconque me trouvera, me tuera. Genèse, IV, 14.

On a hâte de découvrir pourquoi Paul Gadenne place la parole de Caïn en exergue à son roman. En attendant, le personnage principal de ce récit, Guillaume Arnoult, nous fait partager ses impressions dans le Paris de 1944, après avoir dénoncé discrètement les horreurs de la guerre. Il se questionne sur l’exil à Sigmaringen de son ami Hersent – qui aura peut-être croisé Louis-Ferdinand Céline dans le lieu d’exil des collaborateurs – et se demande, dans une interrogation dont l’actualité n’échappera à personne, comment un lettré aussi cultivé a pu se mettre à défendre les dictatures fascistes.

Guillaume, après une visite à une amie qui a vu sa mère enlevée par les nazis, s’interroge sur la culpabilité : « Nous avons été tous coupables dans cette aventure …/… Nous avons tous laissé s’accomplir le mal », et ne voit, comme porte de sortie devant l’abandon et la solitude, que le souvenir d’Irène, son ancienne amante qu’il n’a pas revue depuis six ans, et dont il va se mettre à la recherche, une quête dans Paris qui prend vite des allures kafkaïennes.

Après avoir appris que son ami Hersent est probablement en prison, il finit par retrouver Irène dans un appartement bourgeois parisien. Le nœud du rendez-vous se resserre autour de ce qui vient donner son titre au roman, le tableau La Plage de Scheveningen de Ruysdaël, qui est un souvenir de leur passé commun, ramenant les souvenirs et servant de nourriture à leur imagination commune.

Guillaume et Irène partent donc en voiture vers les plages du Nord, traversant des paysages de fin de guerre apocalyptiques et désolés ; mais c’est bien à un voyage langagier que nous convie Paul Gadenne, un trajet poétique dans une prose d’analyse subtile et dense, portant le besoin de communiquer malgré les bruits du monde, réévaluant le passé pour mieux le comprendre, oscillant entre les pensées de Guillaume et ses dialogues avec Irène. Les deux amis arrivent donc sur la Côte d’Opale, dans une chambre d’hôtel avec deux lits parallèles, pour une nuit d’insomnie durant laquelle les souvenirs ressurgissent.

Guillaume se remémore des paroles anciennes d’Hersent, des paroles qu’il n’avait pas identifiées comme étant antisémites, auxquelles il n’avait pas prêté attention à l’époque, et qui prennent leur signification après tout ce qui s’est passé pendant la guerre : « Aucun de ceux qui écoutaient Hersent ce jour-là ne songeait que cette conversation pût jamais avoir des suites dans la pratique …/… comme beaucoup de théories qui retentissaient à cette époque, cela leur semblait compter pour du beurre. » Ce passage, évoquant une jeunesse qui connaissait mal sa propre histoire, prend des résonances saisissantes lorsqu’on le lit en 2026… Guillaume cherche à reconnecter le Hersent de sa jeunesse avec celui, condamné à mort, dont il n’arrive pas à comprendre les actes.

Le roman de Paul Gadenne est donc à la fois tentative de compréhension de la déliquescence des sociétés européennes de la première moitié du XXe siècle, mais aussi essai de reconstitution de ce qui a pu lier deux personnes qui se sont aimées puis perdues de vue, recherche se déroulant dans un temps d’expectative, dans un moment de passé écroulé et d’avenir incertain, à construire.

Au cours de leur conversation nocturne, Guillaume et Irène tentent d’interpréter le moment du choix d’Hersent d’aller du côté du mal : c’est le choix de Caïn, celui de la violence, de la pulsion de mort, le choix de s’écarter définitivement de ce qui fait que les hommes peuvent parfois faire preuve d’humanité. Seule l’image de la peinture de Ruysdaël semble pouvoir effacer le geste de Caïn dans la nuit dialoguée des deux anciens amants. Les mots n’empêchent pas la violence, mais c’est bien quand ceux-ci disparaissent que celle-là apparaît : le vent du large éloigne un peu les odeurs de la guerre, écarte le choix de Caïn. Scheveningen plutôt que Sigmaringen.

Jacob van Ruisdael. La plage et les dunes de Scheveningen. 1665-1670. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. La plage et les dunes de Scheveningen. 1665-1670. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. Scène de plage. 1676. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons
Jacob van Ruisdael. Scène de plage. 1676. Jacob van Ruisdael, Public domain, via Wikimedia Commons

Invitation chez les Stirl

Paul Gadenne. L'invitation chez les Stirl. L'Imaginaire Gallimard

Olivier le peintre, protagoniste de cette histoire, n’est pas attendu à la gare lorsqu’il répond à l’invitation de venir chez les Stirl, au cœur du Pays basque, dans une ville fictive dont le modèle est Cambo-les-Bains, ville où l’auteur Paul Gadenne (1907-1956) a fini sa vie et où il est inhumé.

Depuis la gare, traverser la rivière puis monter vers la ville : on reconnaît bien la géographie générale de Cambo, mais la ville ne ressemble plus de nos jours aux premières impressions étranges éprouvées par Olivier dans les années 50.

Celui-ci découvre une atmosphère inattendue, digne d’un roman de Vera Caspary ou de Daphne du Maurier pour l’ambiance : inquiétante étrangeté, lieu labyrinthique, hôtes insaisissables ; une ambiance qui lui fait perdre ses repères et sa contenance.

« Quelle peut être la valeur d’un livre, en dehors de celui qui le lit, et qui ensuite le porte en lui, un temps plus ou moins long, un peu comme l’auteur l’a porté ?… »

Le mystère réside surtout dans les comportements des Stirl, notamment ceux de Madame, qu’Olivier ne reconnaît plus ; ces changements affectent progressivement le peintre, qui peine à ajuster ses attitudes et à trouver une place dans cet environnement déstabilisant, où il se laisse gagner par une sorte de folie.

Les conversations deviennent le lieu de l’incommunicabilité et la conséquence, quand on ne sait plus se parler, en est l’affleurement de la violence. Olivier a la nostalgie de ses anciens échanges avec Madame Stirl mais ne comprend pas la cause des métamorphoses de celle-ci.

« Il était chez les Stirl, chez des vivants, il était vivant lui-même, et ils se comportaient tous les trois comme des fantômes. »

Un vrai mystère, une forme de suspense psychologique colore ce récit de teintes ténébreuses et d’augures hivernaux : une partie d’échecs vient à peine contenir la montée progressive de la tension.

Le roman se termine devant un miroir pour Olivier, mais aussi pour celui ou celle qui le lit : le miroir que nous tend l’auteur en nous disant en quelque sorte : « À vous de juger. »

Paul Gadenne. L’Invitation chez les Stirl. 1955. L’Imaginaire Gallimard.

Cambo-les-bains. Entrée principale des Thermes. A1AA1A, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons
Cambo-les-bains. Entrée principale des Thermes. A1AA1A, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Siloé – Paul Gadenne 1941

Et j’y suis allé, je me suis lavé, et j’ai vu.
Saint Jean

La vraie vie est absente. Rimbaud

Simon se demande ce qui lui arrive : dans le bus traversant Paris ou dans une salle de cours de la Sorbonne, l’étudiant brillant en agrégation de lettres semble aujourd’hui déphasé. Gadenne en profite pour développer dans le prologue une belle prose généreuse, en longues phrases aux rythmes réguliers, décrivant le tumulte de la vie parisienne, en opposition avec le calme de l’intérieur de l’université ou celui de la bibliothèque Richelieu. Pour Simon, le défi semble être de choisir entre les plaisirs de la vie et les satisfactions de l’étude, entre une virée avec Hélène ou une soirée à la bibliothèque Sainte-Geneviève, comme si les deux s’opposaient forcément.
« …Ce qu’on lisait dans les textes ne pénétrait pas dans la vie. » et inversement : Simon, ayant peur de perdre son temps, creuse un fossé dépressif, artificiel, entre la vie quotidienne et la vie intellectuelle ; même la saison est un  « printemps de bibliothèque ». Il en vient à émettre des doutes sur la nécessité des travaux savants : « Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois déclanché, menaçait de ne plus s’arrêter.  »
Dans une discussion avec Elster, il oppose la ferveur pascalienne à la méthode critique, mais ne peut expliquer ce qu’est la vie.
Mais c’est l’idée de la mort qu’il va devoir affronter lorsque son corps le lâche : le bacille de Koch vient bouleverser ses projets, l’empêche de passer l’agrégation de lettres. Une nouvelle épreuve, médicale, s’offre à lui : sera-t-elle l’occasion d’une résurrection ? Son médecin se nomme Lazare…

« Mon frère, regarde et écoute » Dante. Le purgatoire

Après le prologue parisien, la tuberculose transporte Simon de la Sorbonne au sanatorium.  Après un début de roman sartrien et germanopratin, serions-nous en train de nous retrouver dans la montagne magique de Thomas Mann ?  « Tout commence aujourd’hui » lui dit la sœur qui le soigne, et cela est aussi valable pour la lecture, le roman trouvant enfin son vrai départ, celui de l’apprentissage de l’impuissance, de la servitude, de la solitude et de l’ennui.
Simon va découvrir la camaraderie, la beauté humaine des métiers, et va apprendre à écouter le chant du torrent et celui de la pluie.
« Simon comprenait de nouveau qu’il était seul, qu’il n’avait jamais cessé de l’être, que c’était cela qui faisait toute son inquiétude.  »
Gadenne réussit à nous offrir une prose luxuriante alors qu’il ne se passe rien où presque : le temps devient donc le thème principal du récit, avec les questionnements et les angoisses qui l’accompagnent. Le texte rend compte minutieusement des sensations, des souvenirs, des inquiétudes et du paysage, devient un roman psychologique subtil et une métaphore de la durée. Quand les réflexions commencent à porter sur l’être, ou bien sur l’action et l’engagement, il devient roman philosophique, mais sans insister.
Une discussion de Simon avec son voisin vient mettre un peu de vie et d’animation dans la répétition mortifère du quotidien et amène la surprise d’une référence à la Divine Comédie de Dante : dans le même temps, c’est la rencontre avec Ariane qui va modifier le séjour montagnard, et lui faire penser que l’homme n’est qu’un accident de la nature, qu’il n’y a pas sa place :  « il comprenait soudain qu’elle distance il y a entre les mots et la vie ».

« Mon vignoble s’étend devant moi »
Cantique des cantiques

Gadenne cisèle une prose subtile pour montrer une femme qui prie, une partie d’échec, l’arrivée de l’automne, la pluie sur le perron… offrant de profonds plaisirs de lecture. Les dialogues étant tout aussi précis, on ne s’étonne guère d’entendre Simon et Ariane parler de la mort lors de leur première rencontre. Que ce soit dans les descriptions ou les dialogues, alors qu’on évolue dans un récit statique et un lieu unique, Gadenne préserve un art de l’imprévisible dans sa narration, une manière de marquer le temps qui entraîne dynamiquement la lecture, chaque instant étant porteur d’une intensité inattendue qui transforme un chemin vers la mort en univers sans limites :  « La maladie, en l’immobilisant, lui avait rendu le monde enfin visible. »
Un arbre isolé, sans doute un descendant direct d’Ygdrasill, est un repère permettant à Simon de se reconnecter à la nature, de se ressourcer ; le titre du livre, Siloé, en lien avec la première citation mise en exergue tirée de l’évangile de Jean (9, 1-7), est un symbole d’espoir et du ressourcement que Simon expérimente dans ce lieu montagnard. Progressivement il retrouve la vue comme l’aveugle s’étant baigné dans le réservoir de Siloé à Jérusalem, il redécouvre la lumière du monde. Ce livre est aussi, en quelque sorte, un roman d’apprentissage.

La parole de Yaveh me fut adressée en ces termes :
– Que vois-tu, Jérémie ?
Et je dis :
– Je vois une branche d’amandier.

Jérémie

Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, loin des gens qui meurent sur les saisons.
Rimbaud

Avec l’arrivée du printemps, c’est dans la parole de l’autre que Simon apprendra ce qu’est le chagrin et dans son image qu’il approchera de la vérité. La mort de l’un de ses amis viendra clore l’hiver et c’est avec la nouvelle saison que son amour pour Ariane s’accomplira, que la sensualité envahira enfin le texte. Ces conventions romanesques, habilement détournées par l’auteur, n’empêchent pas Siloé d’être un grand livre, porté par le style dense et précis de Paul Gadenne, dans une prose intelligente, une poésie proche de la nature agrémentée par un subtil déploiement de pensée et de beautés du langage.

« Il comprenait, arrivé à ce point de sa vie, que l’amour est le véritable creuset où sont constamment fondues et refondues les formes du monde, et qu’il est la perpétuelle vigilance et la perpétuelle conscience, et la perpétuelle re-création de la vie par elle-même … /… Ce monde-là n’excluait plus rien. Désormais l’image même de la mort y pouvait entrer sans le détruire.  »

Paul Gadenne. Siloé. nrf Gallimard. Imprimé par Emmanuel Grevin et fils le 24 juin 1941 à Lagny-sur-Marne.