Peut-être
faut-il être assez vieux et avoir connu le temps où l’on
s’écrivait encore des lettres pour percevoir comme une madeleine
proustienne la lecture d’une correspondance, en particulier son
rythme de communication, fait de lenteurs, de heurts, de quiproquos
et de croisements, d’impatiences et de délivrances,
d’apprentissages de la frustration et de l’attente.
Entre
Proust et Rivière, il nous est donné, en plus, d’apprécier les
linéaments d’une amitié solide et émouvante, dans laquelle le
soutien réciproque est exprimé sans délai, jusqu’à la mort de
Marcel. On y découvre la véritable admiration de Proust envers
Rivière ainsi que la patience d’ange de Jacques devant les
exigences de l’écrivain. On s’amuse des craintes de Jacques
Rivière devant le caractère scabreux de certains passages à
publier.
Est-il
nécessaire de rajouter que les qualités d’écriture de ces
lettres viennent consolider, cent ans après, l’intérêt
historique que l’on a de les lire : témoignant en partie de
l’histoire littéraire de l’époque, notamment celle de la
Nouvelle Revue Française, elles font aussi le récit fragmenté des
dernières années d’écriture de Proust.
On
y trouve des noms encore jeunes et devenus célèbres par la suite,
et d’autres oubliés. Mais personne – du moins chez les lettrés
– n’oubliera les noms de Marcel Proust et de Jacques Rivière.
*
* *
« Une
des choses que je cherche en écrivant (et non à vrai dire la plus
importante), c’est de travailler sur plusieurs plans, de manière à
éviter la psychologie plane. »
*
* *
« Ne
regrettez pas (si vous ne le dites pas par plaisanterie) de n’avoir
pas assez lu. On a toujours trop lu. Moi j’ai très peu lu. Et
comme j’ai perdu la mémoire (du nom même constamment de ma rue,
du n° de ma maison) c’est comme si je n’avais rien lu. »
*
* *
À
Jacques Rivière
[Samedi
soir 18 novembre 1922.]
Monsieur
Je
me fais un devoir de vous apprendre que notre cher Marcel Proust a
expiré ce soir à 5h 1/2.
Son
frère et moi voulons que vous soyez un des premiers prévenus –
Marcel avait pour vous une amitié et une estime particulières, et
nous savons que sa mort vous affligera profondément.
Votre
dévoué
Reynaldo
HAHN
*
* *
Marcel
Proust – Jacques Rivière – Correspondance 1914-1922
Retour à cette partie d’échecs dont Perec nous propose le diagramme dans « La vie mode d’emploi » , page 447 de l’édition de poche, p. 379 du volume II de La Pléiade.
Il s’agit de la partie jouée par Anderssen et Dufresne en 1852, nommée par la tradition la « Toujours jeune » car faisant toujours l’objet de commentaires dans le milieu échiquéen. On peut lire le détail de cette partie ici, mais ça n’est pas notre propos.
Anderssen a les blancs et gagne par une série de coups implacables à partir du coup 19, alors qu’il est à un coup de perdre la partie (il suffirait que les noirs puissent mettre leur dame en G2) et qu’il terminera en ayant sacrifié bon nombre de ces pièces principales dont la dame.
Quel serait la structure du fantasme ? Il y a une dame blanche sacrifiée, et une dame noire a un coup d’être toute puissante. Le camp des noirs croit être en passe de gagner, mais se retrouve à ne pouvoir être que passif face à une série de coups l’obligeant à aller vers la défaite.
La toute puissante est celle qui se sacrifie, l’autre est dans l’illusion de la souveraineté. Le camp sombre est dans l’apparence trompeuse de la domination, mais se fait manipuler par le camp de la lumière, qui lève de manière inexorable l’hallucination.
C’est de l’acceptation de la castration symbolique, de la loi du langage et de la capacité à différer la satisfaction que provient la réalisation du désir, la maîtrise du temps et de l’espace.
Le monde blanc est celui qui ramène l’autre souterrain à la réalité de sa vulnérabilité, en ayant pourtant rêvé sa victoire, alors que l’autre n’a fait que la fantasmer. Je te montre sans coup férir que tu n’es pas tout puissant, que tu es dans l’illusion, dans l’hallucination du pouvoir. Je le fais en sacrifiant la part illusoire de la toute puissance, en me castrant symboliquement, mais je gagne à la fin. Qu’est-ce que je gagne, cela est une autre histoire…
Est-ce que tout cela nous révèle quelque chose sur Perec, sur son livre ? Non, sans doute : cela nous dit plutôt quelque chose sur la capacité du lecteur à divaguer, à faire fonctionner son imagination erratique en lisant : mais c’est la faute à Perec, devant son imagination débridée, le lecteur se sent autorisé à prendre les chemins qui ne mènent nulle part et à jouer avec lui.
La page 379 du volume II des Œuvres de Perec dans la bibliothèque de la Pléiade Lorsqu’on observe la position finale (coup 23), on voit que la dame
noire pourrait mettre le roi blanc échec et mat en un coup, en prenant
le pion en G2 ou la tour blanche en D1. Elle est dans cette position
depuis le coup 19, mais empêchée de conclure par la série de coups
diaboliques réalisés par les blancs qui les mènent à mettre le roi noir
échec et mat de manière élégante, avec deux fous soutenus par un pion,
et en ayant sacrifié une tour, un cavalier et la dame.
Un long titre pour un texte court plein de fantaisie. Le narrateur fait partie d’une bande d’amis plutôt maladroits et déjantés qui essaient d’aider l’un d’entre eux à échapper au service militaire en Algérie.
L’édition dans la
Pléiade, dans sa notice (Yannick Séité) insiste sur les aspects
précisément autobiographiques de ce texte, ainsi que sur
l’influence du Séminaire de Roland Barthes de l’année 1964-65.
Publié en 1966, le
sujet (la guerre d’Algérie) est encore brûlant et Perec avance doublement masqué : on
peut se demander si les aspects formels de son récit (la
loufoquerie, le catalogue des figures de rhétorique…) ne cherche
pas, en atténuant l’aspect contestataire du propos, à éviter les
possibilités de censure actives à l’époque (on pense à Guyotat,
Aleg…) ; mais plus sûrement d’autre part, derrière l’évocation
de la guerre d’Algérie se profile, dans le poème des dernières
pages, l’évocation des camps d’extermination nazis.
Encore une fois chez
Perec, il y a le texte derrière le texte. Cette guerre de
décolonisation (1954-1962), traumatisante pour toute une génération,
venait s’ajouter aux horreurs vécues à peine vingt ans plus tôt
par les victimes de la Shoah, en était encore comme un écho
résonnant de manière sourde durant les années 60.
Perec, derrière la
fantaisie, appuyait là où ça fait mal et continuait l’exorcisme
d’une partie de sa biographie.
Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? 1966.
Être étonné de ce que ce texte s’élève en enfer ? La contrainte initiale, paraissant si difficile à mettre en œuvre qu’on ne saurait l’imiter de manière inversée sur plus d’une phrase, n’empêche pas Perec de livrer un texte poétique d’une belle légèreté sonore et fluidité rythmique, augmentées d’une inventivité narrative étincelante, poussée à des limites qui vont jusqu’à faire penser à James Joyce, dont on sait qu’il était un lecteur.
Après la lettre volée, il y a aussi un livre manquant dans la bibliothèque, qu’on remplace dans les municipales par un fantôme. D’autres livres, d’autres références parsèment le texte de Perec, celles qu’on voit et celles qui nous échappent, les évidences et les fantômes : Balzac, Kafka et peut-être Butor, Melville, Defoë, Henri James, Lacan, Thomas Mann, Raymond Roussel, Nietzsche, Edgar Poe, Rimbaud et sans doute Mallarmé, probablement Hemingway, certainement Dostoïevski et Proust allusivement ; on trouve aussi Gombrowicz, Wittig, Chomsky et Jakobson dans la bibliothèque d’Anton Voyl et plus loin Marc Bloch, Marcel Mauss, Malcolm Lowry, Erwin Panofsky… Même Shakespeare est de la partie, ainsi que – in extremis – Rabelais, Sterne, Jules Verne, Queneau et Leiris : alors que tout doit disparaître, la grande littérature européenne réapparaît.
Perec joue avec son lecteur ou sa lectrice et c’est souvent désopilant, par exemple quand il convoque Champollion, Chomsky, Jakobson et l’Oulipo pour déchiffrer ses imitations poétiques de Mallarmé, Hugo et Rimbaud et fait suivre deux pages étourdissantes de pastiche structuraliste.
Lecteur ou lectrice jouent volontiers avec lui à ce jeu subtil et loufoque (convoquant aussi les jeux de mots de l’enfance : « Buvons un coup ma serpette est perdue »…) mais savent qu’en catimini, il se pourrait bien que six millions de fantômes européens hantent ce livre.
À la fin, alors même que la lettre « A » a tendance à disparaître elle aussi, Perec semble passer le relais à « Ulysse » de Joyce (p. 299) : on joue…
« Il y avait un manquant. Il y avait un oubli, un blanc, un trou qu’aucun n’avait vu, n’avait su, n’avait pu, n’avait voulu voir. On avait disparu. Ça avait disparu. » p. 278 Bibliothèque de la Pléiade
Rêver Perec puis le lire, aller au fond des choses.
Le premier chapitre onirique de ce livre, dont la suite confirmera que c’est bien un rêve, décrit un intérieur grand-bourgeois du siècle dernier et fait vaciller le lecteur : il semble d’abord faussement se dérouler chez Des Esseintes, à cause de l’accumulation des objets et la profusion du vocabulaire ; mais finalement la description rappelle plutôt un intérieur Guermantes ou Verdurin, alors que dans les chapitres suivants, c’est plutôt le souvenir de la moulinette de Boris Vian qui ressurgit…
On se souvient alors du premier frigidaire, dans les années soixante : il avait une pédale en bas pour ouvrir la porte…
Ce livre pourrait s’appeler « Les gens », même si les personnages y sont comme des fantômes : Jérôme et Sylvie, qui ne sont d’abord que « il » et « elle », rêvent que leurs moyens s’accordent à leurs désirs alors qu’« ils n’avaient que ce qu’ils méritaient » et que l’espace autour d’eux devient tyrannique. Esclaves de leurs désirs étriqués, confondant liberté et possession, ils passent même à côté de la guerre d’Algérie, comme ils passeront sans doute à côté de Mai 68 ; ils prennent des chemins désespérément vides et quand Perec nous dit qu’ils se métamorphosent, on pense plutôt à Kafka.
Pendant qu’un philosophe écrit : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. », Perec en fait un roman, flaubertien lit-on parfois…
Un livre de Perec, ça c’est certain, plus jouissif à lire que « La société du spectacle ».
Hasard de lecture, on relit ce livre après la « Critique de la vie quotidienne » de Henri Lefebvre : le hasard fait parfois bien les choses.
Fragments :
La
vie, là, serait facile, serait simple.
Car
leurs moyens et leurs désirs s’accorderaient en tous points…
Ils
auraient aimé être riches. Ils n’avaient que ce qu’ils
méritaient d’avoir.
Certains
jours, l’absence d’espace devenait tyrannique.
Le
cœur n’y était pas : ils ne pensaient qu’en termes de tout
ou rien.
Leur
amour du bien-être, du mieux-être, se traduisait par un
prosélytisme bête…
Et
pourtant, ils se trompaient ; ils étaient en train de se
perdre.
Il
leur arrivait d’avoir peur.
L’histoire,
là encore, avait choisi pour eux.
Rien
de ce qui est humain ne leur fut étranger.
Les
chemins qu’ils suivaient, les valeurs auxquelles ils s’ouvraient,
leurs perspectives, leurs désirs, leurs ambitions, tout cela, il est
vrai, leur semblait parfois désespérément vide.
Avec
leurs amis, la vie, souvent, était un tourbillon. Ils appartenaient,
presque tous, aux milieux de la publicité.
L’Express
était sans doute l’hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand
cas.
Où
auraient-ils pu trouver plus exact reflet de leurs goûts, de leurs
désirs ?
… ils
lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le
luxe, la perfection des grands bourgeois.
Une
analyse poussée aurait décelé aisément, dans le groupe qu’ils
formaient, des courants divergents.
… ils
finissaient par perdre tout contact avec le réalité.
Ils
étaient épris de liberté. Il leur semblait que le monde entier
était à leur mesure…
Ils
n’étaient pas malheureux. Certains bonheurs de vivre, furtifs,
évanescents, illuminaient leurs journées.
Il
ne fallait pas grand-chose pour que tout s’écroule.
Ils
se sentaient enfermés, pris au piège, faits comme des rats.
Ils
voulaient jouir de la vie, mais, partout autour d’eux, la
jouissance se confondait avec la propriété.
Ils
s’étaient installés dans le provisoire. Mais les dangers les
guettaient de toutes parts.
Ils
avaient du temps libre, mais le temps travaillait contre eux.
L’économique,
parfois, les dévorait tout entiers.
… la
guerre d’Algérie avait commencé avec eux, elle continuait sous
leurs yeux. Elle ne les affectait qu’à peine…
La
guerre continuait pourtant, même si elle ne leur semblait être
qu’un épisode, qu’un fait presque secondaire. Certes, ils
avaient mauvaise conscience. Mais…
Ils
vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant
de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les
pièges fascinants du bonheur.
L’ennemi
était invisible. Ou plutôt, il était en eux…
Ainsi
rêvaient-ils, les imbéciles heureux : d’héritages, de gros
lots, de tiercé.
Un
jour même, ils rêvèrent de voler.
Alors,
par bouffées, survenaient d’autres mirages.
Mais
ils étouffaient sous l’amoncellement des détails.
Ils
tentèrent de fuir.
Leur
solitude était totale.
Leur
vie était comme une trop longue habitude, comme un ennui presque
serein : une vie sans rien.
Ils
ne se connaissaient plus d’envie.
Tout
aurait pu continuer ainsi.
Mais
il ne leur sera pas facile d’échapper à leur histoire.
Ils
reviendront donc, et ce sera pire.
Mais
le repas qu’on leur servira sera franchement insipide.
Relire « Reconnaître le fascisme » de Umberto Eco et sa liste célèbre de quatorze caractéristiques permettant de l’identifier.
Et cocher les cases…
Ce livre bref n’est pas qu’une simple énumération synthétique des caractéristiques de ce que Eco nomme l’Ur-fascisme, mais s’appuie d’abord de manière émouvante sur ses vécus personnels durant son enfance et sa jeunesse, qu’il évoque brièvement et pudiquement, avant de mettre en avant sa science de l’analyse.
Les quatorze caractéristiques pour reconnaître le fascisme primitif et éternel, selon Umberto Eco (résumé) :
1. Le culte de la tradition, dans lequel il ne peut pas y avoir d’avancée du savoir, la vérité ayant déjà été énoncée une fois pour toutes.
2. Le refus du modernisme, lié à l’idéologie du sang et de la terre et le rejet des idées des Lumières.
3. Le culte de l’action pour l’action, impliquant la mise à l’écart de la pensée, la méfiance envers la culture et le monde intellectuel.
4. Le refus de l’esprit critique, croyant que le désaccord est trahison.
5. La culture de la peur de la différence, impliquant le racisme et le rejet de l’autre différent.
6. L’appel aux classes moyennes frustrées.
7. L’obsession du complot en lien avec le nationalisme et l’appel à la xénophobie et à l’antisémitisme.
8. Rhétorique de l’ennemi fort et faible. Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi, qui doit néanmoins pouvoir être vaincu.
9. Le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. La bataille finale amène le contrôle du monde.
10. L’élitisme populaire. Tout citoyen appartient au peuple le meilleur du monde. Le leader est dominateur face à la faiblesse des masses.
11. Culte de l’héroïsme et de la mort. Où chacun est éduqué pour devenir un héros.
12. Transfert de la volonté de puissance sur les questions sexuelles. Impliquant le machisme et l’intolérance envers les mœurs sexuelles non conformistes.
13. Le populisme qualitatif. Le peuple n’est plus qu’une fiction théâtrale, cela amenant à l’anti-parlementarisme.
14. Le fascisme parle la « novlangue », impliquant un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, les formes de novlangue pouvant prendre l’aspect innocent d’un populaire talk-shaw.
Le
vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour;
Rager,
s’enrager contre la mort de la lumière.
Bien
que les hommes sages à leur fin sachent que l’obscur est mérité,
Parce
que leurs paroles n’ont fourché nul éclair ils
N’entrent
pas sans violence dans cette bonne nuit.
Les
hommes bons, passée la dernière vague, criant combien clairs
Leurs
actes frêles auraient pu danser en une verte baie
Ragent,
s’enragent contre la mort de la lumière.
Les
hommes violents qui prirent et chantèrent le soleil en plein vol,
Et
apprennent, trop tard, qu’ils l’ont affligé dans sa course,
N’entrent
pas sans violence dans cette bonne nuit.
Les
hommes graves, près de mourir, qui voient de vue aveuglante
que
leurs yeux aveugles pourraient briller comme météores et s’égayer,
Ragent,
s’enragent contre la mort de la lumière.
Et
toi, mon père, ici sur la triste élévation
Maudis,
bénis-moi à présent avec tes larmes violentes, je t’en prie.
N’entre
pas sans violence dans cette bonne nuit,
Rage,
enrage contre la mort de la lumière.
Traduction
Alain Suied (Poésie/ Gallimard)
————————————————————–
Do not go gentle into that good night
Do not go gentle into that good night, Old age should burn and rave at close of day; Rage, rage against the dying of the light.
Though wise men at their end know dark is right, Because their words had forked no lightning they Do not go gentle into that good night.
Good men, the last wave by, crying how bright Their frail deeds might have danced in a green bay, Rage, rage against the dying of the light.
Wild men who caught and sang the sun in flight, And learn, too late, they grieved it on its way, Do not go gentle into that good night.
Grave men, near death, who see with blinding sight Blind eyes could blaze like meteors and be gay, Rage, rage against the dying of the light.
And you, my father, there on the sad height, Curse, bless, me now with your fierce tears, I pray. Do not go gentle into that good night. Rage, rage against the dying of the light.
Dylan Thomas
Le poème de Dylan Thomas mis en musique par Stravinsky – 1954.
Il faut ne jamais avoir connu le sentiment amoureux – ou n’avoir jamais lu Proust, c’est pareil – pour ne pas comprendre les intermittences du cœur et les égarements de l’esprit, les mille et une tergiversations de la flamme qui sont l’objet du roman de Crébillon fils (1707-1777).
Déclarations, hésitations, tromperies, jalousies, incompréhensions et tensions, flatteries et flâneries : elles sont d’abord ici un fait de langage, la trame d’un discours qui prouve que la passion amoureuse a un lien direct avec l’imparfait du subjonctif. La sensualité de ce texte se rencontre donc d’abord dans les douceurs de la rythmique et des sonorités, de la syntaxe et du lexique de cette fabuleuse langue française du XVIIIᵉ siècle, à laquelle il faut revenir régulièrement si l’on veut apprécier les plaisirs de toute littérature francophone. La construction même de l’ouvrage a ses séductions, semblant culminer en son milieu dans une mise en abyme, une scène de commentaire d’un roman dans le roman. L’ensemble n’est pas dépourvu d’humour et d’ironie, ce qui met un peu de distance face à toutes ces circonvolutions : « – Voilà sans contredit, s’écria-t-elle, une belle phrase ! Elle est d’une élégance, d’une obscurité et d’une longueur admirables ! Il faut, pour se rendre si inintelligible, furieusement travailler d’esprit. »
Ce livre est comme une référence non pas indépassable mais indispensable.
Évoquer et pratiquer l’ironie voltairienne, c’est sans nul doute prendre
un grand bol d’air frais, celui d’une raison heureuse défiant le
spectacle morbide du monde.
Parler de la Terreur au moment (1989) des célébrations du bicentenaire
de la Révolution française, c’est déliter un bloc d’abîme impensé et se
poser en héritier de Sade et d’une liberté difficilement accessible.
Il s’agit de s’éloigner de la religion de la mort, de déployer dans le
langage tout ce qui peut s’opposer aux tendances mortifères de l’époque
(la pulsion de mort, dit Freud), d’aller ou revenir vers la lumière, le
grand soleil, d’admirer Fragonard plutôt que le sinistre David, et
préférer Saint-Simon à Saint-Just.
« Il s’agit de donner un maximum d’intensité et de diversité à l’activité du langage. »
Relire un livre de Sollers datant de quarante ans, c’est replonger dans
un esprit de sérieux épicé par son habituelle ironie ; c’est être
confronté à une gravité toujours agrémentée de la légèreté du style ;
c’est parfois être offusqué, agacé et en désaccord avec l’auteur, mais
être finalement poussé du côté joyeux et lumineux de la pensée, de la
vie et de l’art, dans un vif ballet érudit.
On a donc le droit de pas partager son refus du théâtre et du cinéma, de
ne pas être convaincu par les justifications de ses errements maoïstes
de 1968, se perdre dans son discours avançant par sauts métonymiques,
mais on est ramené, avec Sade, Artaud, Céline, Joyce, vers des hauteurs
littéraires dont on ne se remet pas.
Bref : si lui en a fini avec nous, on en a jamais fini avec Sollers.
Philippe Sollers – Improvisations – Gallimard Folio Essais N°165
La première phrase, en quelques mots, expose les personnages, le lieu et le temps, plaçant le style du dernier roman de Woolf sous le signe de la densité de l’écriture. La comparaison avec l’oie de la première page et, un peu plus loin, une phrase comme « Elle entra comme un cygne qui nage résolument » indique la précision et l’originalité des images, chargées de porter discrètement l’humour et l’ironie de Virginia Woolf. La densité est celle du style, des paroles, des gestes, des comportements, des pensées, des références littéraires plus que celle des évènements dans ce livre qui relate une journée de la vie de ces quelques personnages à la veille de la guerre (1939). Densité aussi d’une narration à la construction savante basée sur l’inclusion du théâtre dans le récit dans ce dernier roman qui contient, en filigrane, les inquiétudes face à la guerre proche ainsi que les angoisses propres à Virginia Woolf, qui se suicidera quelques mois après la fin de la rédaction de ce livre. Certes, il y a l’histoire de la dame noyée au début du livre et la phrase : « Puisse l’eau me recouvrir » vers la fin du livre, ainsi que d’autres allusions qu’on lit comme des prémonitions inconscientes du passage à l’acte de Virginia quelques mois plus tard. Mais c’est bien la vie que Woolf célèbre dans son texte, celle d’une communauté disparate se retrouvant lors d’une fête rurale avant de partir à la guerre (préparatifs d’une pièce à la campagne), communauté que Woolf décrit avec bienveillance, se demandant « pourquoi laisser perdre une seule goutte de ce que l’on peut recueillir en pressant ce monde adorable, gonflé de jus savoureux ? » Des hommes et des femmes, des jeunes et des plus âgés s’agitent ou restent contemplatifs lors des préparatifs d’une représentation théâtrale. Leurs pensées et leurs conversations s’inscrivent dans le paysage et le temps pour progressivement laisser émerger les émotions.
« Comme il était tentant, irrésistiblement tentant, de laisser triompher le paysage ; de réfléchir ses vibrations ; de laisser son esprit à soi vibrer à l’unisson ; de laisser les lignes s’allonger, puis plonger – ainsi – brusquement. »
Il faut goûter le miel et la saveur des mots pendant qu’il est encore temps. Les nombreuses références littéraires qui parsèment le texte de Woolf semblent comme une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher avant l’arrivée du pire : mais on le sait, les livres et les œuvres n’ont jamais empêché l’arrivée de la guerre ou du fascisme. 29 juin 2024