Arrêtez, inhumains !

Jean Racine (1639-1699) – La Thébaïde (1664)

Thébaïde - Jean Racine

Jocaste a peur. Elle redoute l’affrontement annoncé de ses deux fils, Étéocle et Polynice, dont le duel inévitable est l’une des conséquences de son union incestueuse avec Œdipe.

« Ô toi soleil, ô toi, qui rends le jour au monde,

Que ne l’as-tu laissé dans une nuit profonde ? »

Traumatisée par la marche inéluctable du destin de la tragédie des Labdacides, elle préférerait que le soleil ait laissé le monde dans l’obscurité. Elle préférerait ne pas voir. Comme Œdipe, qui lui, a préféré ne plus voir, elle voudrait que la mort lui ferme les yeux à jamais. C’est l’apparition de l’admirable Antigone, la fille et la sœur, qui pousse Jocaste à l’action, et à regarder le monde.

Elle voit le monde, elle voit les traces de sang sur le manteau d’Étéocle, mais ça n’est pas encore celui de Polynice. Pas encore : répit cruel de l’action théâtrale, qui a besoin de prolonger la souffrance de ses personnages, pour augmenter la jouissance de ses spectateurs.

« Mais il ne tient qu’à vous si l’honneur vous anime,

De nous donner la paix, sans le secours d’un crime »

Elle se trompe : ça n’est pas une question d’honneur, mais plutôt, comme toujours, de domination et de pouvoir sans partage. Sous l’habit de la démocratie, c’est la puissance et la violence qui déchaînent la démesure, l’Hubris grecque qui révèle le moteur inlassable du drame humain, la haine de l’autre.

La tempérance et la bienveillance sont du côté du féminin : heureusement que ces frères ont des mères et des sœurs pour tenter – elles y échouent – de les empêcher de s’entre-tuer. Elles sont la respiration de la tragédie.

« L’innocence vaut bien qu’on parle pour elle »

Elle croit en l’innocence de la jeunesse, alors que Créon et tous les autres hommes pensent que les fils sont tous coupables et sont par avance condamnés. L’oracle enfonce le clou et l’acte théâtral est la porte de l’enfer. Les déclarations d’amour entre Antigone et Hémon n’empêcheront pas le rideau de tomber.

« Est-ce au peuple, Madame, à se choisir un maître? »

Le masque tombe. L’amour n’a aucune chance de faire la loi, le désir ne peut rien choisir : seul le sang parle, seule la tyrannie apporte la satisfaction aux mâles dominants. La pulsion de mort est à l’œuvre, entraîne son moteur mortifère et destructif dans la répétition.

« Tout ce que je puis faire, hélas ! C’est de mourir. »

Dans la tragédie, Éros n’a aucune chance. Seule la discorde satisfait ceux qui disent que c’est toujours l’autre le tyran : c’est ainsi qu’il y aura toujours des maîtres et des esclaves.

« Arrêtez, a-t-il dit, arrêtez inhumains »

Seul le sacrifice, l’entrée en scène d’un humaniste suicidaire (Ménécée), peut faire reculer les belligérants : mais ça n’est que pour un temps, et ce don de soi s’avère inutile. C’est l’erreur des femmes, de Jocaste et Antigone, de croire que le don de l’agneau apaisera ceux qui sont des loups pour les hommes.

« Ô dieux ! Aimer un frère est-ce un plus grand effort,

Que de haïr la vie et courir à la mort? »

Rien de ce qui est humain n’est étranger à Jean Racine. La beauté des vers raciniens continue de nous parler aujourd’hui du monde comme il va, et tout ce que nous pouvons faire, du moins en tant que lecteurs, c’est le lire et relire, parce que cela nous fait du bien…

Jean Racine - Oeuvres complètes


 

Woolf 1931 : eaux mouvantes

Virginia Woolf  – Les Vagues – 1931

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:George_Charles_Beresford_-_Virginia_Woolf_in_1902_-_Restoration.jpg

Le lecteur se laisse porter par ces vagues comme s’il faisait la planche dans le courant de la marée, dans les échos entrecroisés de ces six monologues intérieurs. Se laisser porter n’implique pas ici une lecture passive : la concentration et l’agilité sont requises devant ce texte à rebonds, ce puzzle devant lequel on mène l’enquête. Voici le roman (1931) de Woolf dont on pourrait penser qu’il est le plus influencé par Joyce dont pourtant elle n’appréciait que modérément « Ulysse » (1922), Joyce qui attribuait l’invention du monologue intérieur à Édouard Dujardin dans son roman « Les lauriers sont coupés » (1887). Mais Woolf fait tout autre chose que Joyce ou Proust : un livre unique, un hapax dans son œuvre, à la limite du roman et de la poésie. Ces vagues, toujours recommencées, alimentent un texte prenant l’allure d’un poème élégiaque dans lequel les personnages ne sont plus que leurs pensées, fantômes qui renvoient au passé tous les types romanesques de la littérature du XIXème anglais, un écrit dans lequel Woolf atteint le plus haut degré de la maîtrise formelle. « Nous ne sommes que des silhouettes, des fantômes creux qui bougent dans un brouillard  sans décor. » p. 124 

Ces vagues peuvent paraître expérimentales, elles invitent néanmoins à un vécu sensuel de lecture, la poésie qui s’en dégage étant sans limites, à la mesure de la rêverie qu’elle implique.

On le lit donc aujourd’hui dans trois traductions différentes (celle de Marguerite Yourcenar, de Cécile Wajsbrot, celle de Michel Cusin parue dans La Pléiade), c’est un chef-d’œuvre qui vaut bien qu’on joue, et on se réfère avec intérêt au journal de traduction de Christine Jeanney en cours sur son site Internet « Tentatives », un travail passionnant qui montre l’inépuisabilité des lectures qu’on peut faire d’une telle œuvre.

Woolf tu nous tiens jusqu’au dénouement mélancolique qui, dans la solitude et le silence, serre la gorge et mouille les yeux.  

Pour le plaisir, voici les trois traductions que nous avons lues du début du roman :  


« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d’une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu’une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l’horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l’une l’autre en un rythme sans fin.
Chaque vague se soulevait en s’approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d’écume blanche.
 »

Traduction de Marguerite Yourcenar

« Le soleil n’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel mais elle était un peu froissée, telle une nappe marquée de plis. À mesure que la lumière blanchissait, une ligne sombre s’étirait à l’horizon, séparant la mer du ciel et la nappe grise se striait sous sa surface de larges bandes mouvantes qui se suivaient, se poursuivaient perpétuellement.
Approchant du rivage, chaque barre levait, gonflait, se brisait, étendait un voile d’écume fine sur le sable.
 »

Traduction de Cécile Wajsbrot

« Le soleil ne s’était pas encore levé. La mer ne se distinguait pas du ciel, sauf que la mer se plissait légèrement comme si une étoffe avait des rides. Progressivement, à mesure que le ciel blanchissait, une ligne sombre marqua l’horizon qui séparait le ciel de la mer et l’étoffe grise se barra de traits épais qui se déplaçaient, les uns après les autres, sous la surface, se suivaient, se poursuivaient, perpétuellement.
À mesure qu’elles approchaient du rivage chaque barre se soulevait, s’enflait, se brisait et balayait un fin voile d’eau blanche sur le sable.
 »

Traduction de Michel Cusin 
 Woolf - Vagues - Wajsbrot Woolf - Vagues - Cusin
Woolf - Vagues - Yourcenar
  

Woolf 1928 : eaux héraclitéennes

Orlando Woolf

Cet ouvrage, surprenant lorsqu’on lit ou relit les livres de Woolf dans l’ordre chronologique, présenté comme une biographie, semble prendre l’allure d’un roman historique au début mais la présence de portraits féroces et la tournure fantastique et loufoque de la description du Grand Gel ou de la débâcle de la Tamise en font tout autre chose. Sixième roman de Woolf après Mrs Dalloway et La promenade au phare, ce livre est surprenant dans sa forme – en apparence celle du roman historique, on l’a dit – un récit qui prend vite l’allure du fantastique poétique par moments. On ne s’étonnera donc pas que Orlando soit présenté d’abord comme un jeune homme déluré de seize ans en 1550 pour devenir ensuite une femme évoluant dans le roman jusqu’au début du XXème siècle : on s’en étonne moins lorsqu’on connaît la biographie et les livres de son modèle dans la réalité, Vita Sackville-West (1892-1962), avec laquelle Woolf a entretenu une liaison et une belle correspondance…

On est donc à nouveau comblé par la maîtrise dont fait preuve Woolf, tant dans la menée du récit que dans le style de l’écriture, pour nous présenter un jeun homme confronté aux délices et désillusions de l’amour ; qui se réveille d’un sommeil dont la description pourrait bien être une analogie avec les périodes de dépression vécues par l’autrice ; qui effectue une tentative pour devenir écrivain, aventure dont la description ne manque pas d’ironie et devient un châtelain matérialiste, une sorte de « Des Esseintes » allégé ; qui fait dire à l’un de ses personnages que le participe présent est le diable incarné ; et ainsi de suite pour découvrir à Constantinople que la Vérité est de devenir une femme.

La Vérité est ici celle d’une langue inventive qui comprime le temps, brouille les identités et rend fantastique la réalité, dans des variations narratives magistrales et étonnantes, renouvelant  l’expression de thèmes déjà rencontrés dans les romans précédents : l’identité, l’opposition entre moi social et intime, la féminité et la domination masculine, l’écriture réflexive sur elle-même, etc.

« poètes ; pas plus que leur climat ; pas plus même que leurs légumes. Tout était différent. » p. 44

« Nous devons modeler nos mots au point qu’ils constituent le tégument le plus fin de nos pensées. » p. 182 


 

Woolf 1927 : eaux illuminées.

Le phare est là, non loin, lieu encore inaccessible, symbole non encore rassemblé, un objet désiré que l’enfant ne peut atteindre et saisir, car le désir du père et celui de la mère ne sont pas accordés.  

Dès la première page, avec sa description d’évènements qu’on peut décrire avec les concepts de « déplacement des investissements » et de « l’ambivalence des ressentis d’amour et de haine » ainsi que de « la fonction contenante de la mère » et « la fonction castratrice de la loi du père », on perçoit l’influence de la psychanalyse sur ce texte (La Hogart’Press, la maison d’édition des Woolf, éditait Freud en traduction) : cela dit, il faut aller plus loin et ne pas réduire ce livre à ce petit bout de la lorgnette aperçu seulement au début du roman, celui-ci abandonnant ensuite cette réduction dont il ne reste que des traces.  

Dans ce quatrième roman, la description psychologique des personnages semble aller vers plus de complexité, les paragraphes gagnent en densité et il faut adapter sa lecture en conséquence : le jeu entre les fragments de monologues intérieurs est tissé d’échos serrés, construisant un drame tendu de l’écriture et une narration dont les profondeurs de pensée exigent une lecture impliquée. 

Après Mrs Dalloway, voici Mrs Ramsay : Virginia Woolf nous propose à nouveau un beau portrait de femme, cette fois-ci dans la présence et l’absence, dans ce qu’elle est et ce qu’elle laisse. Le thème de l’enfance semble lié à celui du temps, et de manière complexe à ceux du désir et de l’identité. On retrouve aussi dans ce texte la réflexion sur l’opposition entre moi intime et moi social, mais débarrassée de l’ironie présente dans les romans précédents et diluée de manière plus grave et plus tendre dans les autres thèmes. 

Avec le personnage de l’artiste peintre Lily Briscoe, Virginia Woolf transpose les questionnements concernant l’écriture vers ceux de la peinture, donnant une allure presque post-moderne à certains passages. 

L’art de Virginia nous entraîne dans des tours de force d’écriture, comme par exemple le dîner de la fin de la première partie, qui suscitent la lecture enthousiasmée et admirative en laissant apparaître la poésie et l’émotion, des éprouvés qui nous rappellent la lecture de la dernière nouvelle de « Gens de Dublin » de James Joyce : « les morts ». 


 

Woolf 1925 : eaux subjectives.


 

À Londres en juin 1923, on est dans la tête, dans les pensées de Mrs Dalloway et d’autres personnages, selon une technique stylistique du discours indirect libre se rapprochant du monologue intérieur (voir sur ces questions l’instructive préface de B. Brugière). 

Le récit déploie une grande richesse thématique, parmi laquelle la question de l’identité : qui est vraiment Mrs Dalloway, quelle est la différence entre le moi social et le moi intime, existe-t-il  une limite entre le normal et le pathologique ?… 

Il ne s’agit pas d’un récit narcissique ou solipsiste : de nombreux personnages vivent dans le roman, la critique sociale est discrète mais puissante (comme par exemple la critique de la médecine psychiatrique de l’époque), et la grande histoire ne cesse d’interférer dans les pensées, dans la rue et dans les destins individuels.  Ça n’est pas non plus un livre uniquement cérébral puisque le corps comme lieu du désir ou vecteur de la maladie psychique y est présent. 

Virginia Woolf retrouve ici l’ironie un peu délaissée dans son précédent roman (La Chambre de Jacob) et nous fait aimer ses personnages car elle les entoure de sa bienveillance, déjà observée dans La traversée des apparences et Nuit et jour.  Cela n’empêche pas un regard féroce sur les inégalités, et la préférence pour l’hubris littéraire et artistique, opposée à la médiocrité et la violence des conventions et de la domination masculine. 

La mélancolie, le chagrin de l’après-guerre masquent à peine l’omniprésence du thème de la mort, et comme dans son livre précédent, on y trouve au moins deux références à Dante. 

Mais l’ensoleillement de la fin du printemps réchauffe l’animation de la ville et le retour des souvenirs et des êtres : on aperçoit une automobile mystérieuse aux stores baissés dans les rues encombrées de Westminster et un avion publicitaire transperçant le ciel londonien, on côtoie un jeune homme suicidaire près de passer à l’acte, on attend le retour d’un ancien prétendant, se prépare une réception du soir qui nous évoquera le temps retrouvé ; ce récit n’est pas exempt d’épisodes s’accordant au réalisme.  

Mais l’aventure est au coin de la rue sur le chemin de la fleuriste, le suspense est celui du surgissement des pensées, des réminiscences, des sensations dans des périodes de plus en plus proustiennes et on se laisse entraîner volontiers dans ces délices et moments exquis de la lecture. 

 « Des fleurs, il y en avait : des delphiniums, des pois de senteur, des branches entières de lilas ; et des œillets, des brassées d’œillets. Il y avait des roses ; il y avait des iris. Oh oui – et elle inhalait la douce odeur de jardin, mêlée de terre, tout en restant à parler avec Miss Pym qui se devait de l’aider, et qui appréciait sa bonté, car elle avait montré de la bonté jadis ; beaucoup de bonté, mais elle faisait plus vieux, cette année, à la regarder tourner la tête de-ci, de-là au milieu des iris et des roses et des lilas qui se balançaient ; les yeux mi-clos, humant, après le tumulte de la rue, les odeurs délicieuses, la fraicheur exquise. Puis elle ouvrit les yeux : qu’elles étaient fraîches, les roses, comme du linge tuyauté tout propre, rentrant de la blanchisserie dans des corbeilles d’osier ; et sombres et soignés les œillets rouges qui redressaient la tête ; et tous les pois de senteur s’étalant dans leurs vases, veinés de violet, d’un blanc de neige, pâles – comme si c’était le soir, et que des jeunes filles en robe de mousseline étaient venues cueillir les pois de senteur et les roses à la fin de la superbe journée d’été, avec son ciel bleu nuit, ses delphiniums, ses œillets, ses arums ; que c’était le moment où toutes les fleurs les roses, les œillets, les iris, les lilas- luisent d’un doux éclat ; où chaque fleur semble brûler de ses propres feux, avec douceur, avec pureté, au milieu des massifs embrumés ; et comme elle aimait les papillons de nuit gris pâle qui tourbillonnaient en tous sens au-dessus de l’héliotrope, au-dessus des primevères du soir ! » p. 74-75 

Mrs Dalloway – Virginia Woolf – Folio classique N° 2643 – Traduction de Marie-Claire Pasquier

Woolf 1922 : eaux adoucies

Un cri d’appel. On appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un enfant insouciant. 

Un crâne de mouton trouvé sur la plage, une tempête maritime nocturne, on n’entend que la voix des morts en 1922 dans la ville côtière scarifiée. L’écriture en fragments permet à Virginia Woolf, dans son troisième livre, de prendre son envol stylistique en s’éloignant – encore timidement – du classicisme de ses deux premiers romans pour entamer les recherches formelles qui l’amèneront vers ses chefs-d’œuvre. Woolf ne renonce pas à la technique du narrateur omniscient mais celui-ci s’étiole et l’écriture en fragments lui permet, par touches impressionnistes emplies de douceur, de donner différents points de vue sur son personnage principal. Elle ne trempe pas sa plume dans l’amertume, comme son personnage Julia, mais plutôt dans la bienveillance, et l’ironie est moins présente que dans ses deux précédents romans. Comme des prémonitions ou des rappels, les vagues, un phare, un bateau avec une traversée qui n’est pas celle des apparences, sont là et Jacob tient même une échelle à un moment donné. On se glisse dans ce roman comme on met un plaid sur ses épaules, sûr d’être réchauffé. Le style de Virginia nous enveloppe : surgissent néanmoins des baïonnettes enflammées et des becs de gaz embrasés. Le 5 novembre, jour de Guy Fawkes, c’est du regard d’une fille vers le feu dont on se souvient pendant que Mrs Durrant lit l’enfer de Dante, et les fragments de dialogues de Woolf font penser aux épiphanies de Joyce… Mais tous les trésors d’intelligence de la bibliothèque (en l’occurrence celle du British Museum) n’empêchent pas la guerre d’arriver. 

Un cri d’appel. Une femme appelle Jacob, mais il ne répond pas, il est encore un jeune homme insouciant. Il ne répond pas, part à la guerre et meurt.

Woolf 1919 : eaux gris-bleu

Woolf fait ses gammes dans ce deuxième roman de facture très classique, elle le fait avec la grande maîtrise déjà présente dans sa première œuvre (La traversée des apparences 1915), en restant encore dans les formes balisées du roman du XIXe siècle. 

La satire bienveillante de la société de son temps, teintée d’ironie, s’appuie sur sa propre biographie, et apparaissent déjà les premières critiques de la condition féminine qu’elle déploiera plus tard dans ses autres romans et essais. On a là une littérature d’analyse fine et subtile, d’une grande intelligence, qui donne une autre dimension aux intrigues amoureuses de salon, qui deviennent support d’explorations abyssales par la force d’un style littéraire unique. 

À la critique de l’oisiveté de la société aristocratique de l’époque répond le questionnement sur le travail et son investissement par les femmes, ainsi que leur accès au droit de vote (accès étendu à toutes en 1928 au Royaume-Uni, seulement en 1944 en France) : sans être une féministe, les thèmes abordés par Woolf en 1919 (l’action du roman se passe en 1911) frappent par leur modernité. 

La rêverie, qui permet la distinction entre le moi social et le moi intime, est exprimée ici dans des pages de haut niveau de la littérature psychologique. 

Virginia Woolf semble pousser aux limites l’utilisation de la technique du narrateur omniscient avant de passer à autre chose : elle écrit dans son journal que la rédaction de ce livre a été un moyen d’éviter sa propre folie. Elle joue en les étirant à l’excès avec les clichés du genre (voir le chapitre 31 des chassés-croisés), c’est tout juste si l’on ne voit pas les amoureux courir l’un vers l’autre le long du quai d’une gare à la fin…, mais ça se passe dans un salon, sous forme d’une ellipse dans le récit. (p. 585) 

Un seul reproche à faire à tous ces personnages, c’est qu’ils boivent trop de thé : ils feraient bien d’essayer le café, les couples seraient peut-être mieux assortis à la fin…

Woolf, Virginia – Nuit et jour 1919- Folio Gallimard N°6244


François Augiéras (1925-1971)

Un aérolithe est passé en allure portante, dans des directions et selon des provenances dont on cherche encore à préciser de quelles énergies témoigne cette fulgurance de météorite. On le repère brièvement à Rochester USA, au-dessus de la Grèce près du Mont Athos, dans le désert du sud algérien et très souvent, dans le creux primitif des vallées du Périgord, originant des ronds éternels dans l’eau de la Vézère ou de la Dordogne. On l’aperçoit au bord des falaises périgourdines ou grecques, dans le noir des cavernes millénaires ou le fond des bunkers sahariens, à l’exposition du plein soleil du désert ou au milieu de la nuit forestière du sud-ouest de la France.
On le décrit comme étant toujours à la recherche d’une autorité (amicale, paternelle, militaire) mais il n’en finit pas de se dérober. « Je suis certainement un poète, et je ne serai jamais un adulte ; il y a en moi une âme d’enfant…» (Lettre à P. Placet du 27.07.59). On le croit fasciné par les armes, les couteaux, les fusils, mais il les enterre dans les rivières. « J’aime les armes automatiques…/… J’aime l’action violente ; aussi la douceur d’une soirée près d’un feu… ». (Lettre à P. Placet. 27 août 1958). Il vit dans le désert ou dans les cavernes, et pourtant, il écrit ne pas aimer la solitude. Il aime les hommes et va au bordel avec des femmes ou se marie. « J’aime la lune comme on aime une femme…» (Lettre du 30.08.58). Il écrit… et il peint.

François Augiéras vit, peint et écrit le milieu d’un vingtième siècle inédit, secret et énergique, sensuel et violent, sulfureux et révolté. Il pose avant l’heure des antennes incroyables sur les toits et les têtes, qui viendront capter des ondes non élucidées, et lui permettront d’expérimenter que « la création artistique est un enfer où l’on est prisonnier de ses rêves et de ses souvenirs ». (Lettre à P. Placet, 9 août 1956). Il mélange l’ocre et la sueur pour laisser quelques livres, quelques tableaux, et une trace non mesurable et inclassable dans la littérature du siècle dernier.

Initialement, le projet d’écriture se déploie de manière incertaine, dans « des livres en couleur expédiés du désert sans rien savoir du métier d’écrivain » (Le vieillard et l’enfant), dans le doute mais aussi avec puissance, où naît « l’invincible croyance en la force des mots ». Un coup de dé posté presque au hasard, départ sous la forme « d’un petit récit, primaire, émouvant, maladroit, mal écrit » (Une adolescence au temps du maréchal, p. 216) d’une œuvre relativement courte (7 ou 8 livres et une correspondance indissociable de son œuvre) dans une vie assez brève – Augiéras meurt à 46 ans – mais bien remplie, où la chandelle a été largement brûlée par les deux bouts.

Les formes de l’écriture sont comme la vie, indécidables : le destin est réécrit, l’œuvre est plus ou moins autobiographique et pourtant, le déroulement de la vie n’est pas si facile que cela à reconstituer. De nombreux déplacements, depuis les grottes profondes du Périgord jusqu’aux chemins de ronde des forts du désert, en passant par les falaises du Mont Athos – et ses cavernes aussi – pour revenir dans les vallées des premiers matins du monde, brouillent les pistes retracées par l’écrit. Une vie et une écriture qui vont jusqu’au bout, s’affirmant ainsi toutes deux comme expériences des limites, jusqu’à la série des infarctus comme points de suspension… La voix de l’écrivain, dont on peut entendre un enregistrement dans le film de Stéphane Sinde, semble lire dans l’urgence, tout le temps au bord de l’essoufflement. Elle s’éteindra dans la solitude en 1971.

On l’entend mieux, semble-t-il, trente ans après : Augiéras est réédité, exposé, étudié… un peu comme il l’avait prévu : « Je suis pourtant certain de la survie de mes livres ; justement parce que j’habite un peu loin des hommes… Je le connais, ce siècle. C’est une manie chez lui que d’exhumer, que de retrouver les manuscrits perdus. » (Une adolescence…).

Ce texte a été écrit il y a quelques années, il est republié ici.

Bibliographie :

Les noces avec l’Occident – Fata Morgana
Le vieillard et l’enfant – Éditions de Minuit
Le voyage des morts – Fata Morgana
La chasse fantastique (rédaction avec P.Placet) – Phalène
L’apprenti sorcier – Fata Morgana
La trajectoire (Une adolescence au temps du maréchal) – Fata Morgana
Un voyage au Mont Athos – Flammarion
Domme ou l’essai d’occupation – Fata Morgana
Lettres à Paul Placet – Fanlac

La stèle d’Augiéras à Domme. Photo (C) sonneur

Woolf 1915 : eaux mêlées

Woolf
La traversée des apparences

Le premier roman de Virginia Woolf – au titre français si beau – interroge le rapport à la réalité d’une société lorsque celle-ci est corsetée par les traditions, les préjugés, les rituels, les inégalités.

« Qu’est-ce que la vérité ? dit-elle tout haut, voilà ce que je voudrais savoir. Quelle est la vérité dans tout cela ?  » p.163 

Le livre questionne la place qu’une femme peut occuper dans une telle société quand elle commence à penser, même timidement et discrètement, l’aveuglement de ses pairs devant le réel et la prison que constitue la comédie sociale de son époque, et c’est une leçon qui vaut pour tous les temps. Mais le livre n’est pas un pensum sinistre : Woolf aime ses personnages et les fait aimer aux lecteurs, même dans leurs insuffisances, grâce à un style somptueux et une narration précise enrobée d’une ironie discrète. Un style dans lequel chaque séquence est un tour de force d’écriture, un morceau de bravoure littéraire. 

« Qu’est-ce que vous regardez ? demanda-t-il. Un peu surprise, elle répondit pourtant sans hésiter : – Des êtres humains. » p. 178 

Virginia, dans son premier roman, explore à sa manière les limites de la représentation de la réalité, limites qu’elle repoussera encore plus loin dans ses livres suivants, mais qu’elle déploie déjà avec une grande maîtrise dans c premier récit, dans lequel apparaît avant l’heure Clarissa Dalloway. 

« Il n’a pas l’air solide, dit avec compassion Mrs. Chailey, tout en aidant Helen à pousser et à transporter des meubles. C’est la faute des livres, soupira Helen qui soulevait, entre le sol et l’étagère, une pile de volumes rébarbatifs. Du grec depuis le matin jusqu’au soir. Si jamais Miss Rachel se marie, priez Dieu pour qu’elle
épouse un illettré.
 » p.49  

« On ne lit un roman que pour savoir à quelle espèce de gens appartient l’auteur, ou bien, si on le connaît déjà, pour voir lequel de ses amis il a fait figurer là-dedans. Quant au roman proprement dit, à sa conception générale, à la façon  dont l’auteur a vu, a senti son sujet, l’a présenté dans ses rapports avec le reste – entre un million d’individus, pas un n’en a le moindre souci. Et pourtant, je me demande parfois s’il existe au monde quelque chose d’autre qui vaille la peine de s’y appliquer. » p.278 

Virginia Woolf. La traversée des apparences. GF 2021  


 

Sirop d’érable à l’aigre-douce

Jacques Godbout
Salut Galarneau
Jacques Godbout
Salut Galarneau

Galarneau, après avoir perdu son père et abandonné ses études, gère une roulotte à frites à Montréal : une position stratégique pour écrire le monde.
Entre deux fritures et trois clients, il remplit des carnets, des papiers et des notes et cela donne ces 145 pages d’un langage coloré et plein d’un humour souvent mélancolique pour parler d’amour, du Québec, et faire l’inventaire de son âme avec l’accent de Montréal et au son des chansons de Gilles Vigneault, avec un final inattendu.
Des lettres à l’apparence aléatoire « numérotent » les chapitres : quand on feuillette le livre, elles forment la phrase « Au roi du hot-dog ». 

Chien chaud de la littérature… 

Jacques Godbout. Salut Galarneau ! Points Seuil